En 2015, la saturation des biopics sur grand écran lasse le public. Ce phénomène à la mode d’hagiographie d’une célébrité reste au contraire relativement rare sur les planches. Avec de la suite dans les idées, Daniel Colas retrace l’incroyable parcours de Charlie Chaplin au Théâtre Montparnasse. Un certain Charles Spencer Chaplin dresse un portrait plein de contrastes de l’enfant terrible du cinéma avec une sens redoutable du montage.

En 1952, Charlot se montre bien fatigué. En présence de sa tendre épouse Oona, la star refuse de répondre aux questions des journalistes à propos de son dernier film, Les Feux de la rampe. De cet instant charnière, le prodige comique remonte alors le cours du temps pour naviguer dans les flots étincelants et tumultueux d’une existence rocambolesque.

Résumer une vie en deux heures est une sacrée gageure : nécessité de tailler dans le vif en opérant parfois des raccourcis forcément réducteurs, agencement plus ou moins linéaire… Un terreau fertile mais peut-être trop envahissant. Daniel Colas a su recréer sur scène avec une élégance délectable la folle effervescence du XXème siècle. Avec une esthétique bi-chromatique classieuse en noir et blanc, le dramaturge-metteur en scène a prélevé la substantifique moelle de la somme Chaplin en sélectionnant les étapes-clé de sa trajectoire en montagnes russes : sa rencontre avec son producteur Mack Sennett, ses difficultés à monter The Kid, ses entrevues avec sa mère démente ou ses emportements exigeants dans la réalisation des Temps Modernes

Refusant de se plier à l’exercice consacré de la glorification facile, Daniel Colas insiste autant sur les aspirations obstinées du jeune Charles que sur ses zones d’ombres, entre tyrannie professionnelle et conjugale et exil forcé, pour atteindre un équilibre salutaire.

La consécration Maxime d’Aboville
Pour réussir à rentrer dans l’épopée chaplinienne, une distribution aux petits oignons était requise. Maxime d’Aboville rafle la mise dans le rôle-titre : petit bout d’homme survolté, ce lutin malicieux confirme son statut d’étoile montante de la scène actuelle. Après le triomphe de The Servant (toujours à l’affiche au Poche) et couronné du Molière du meilleure comédien 2015, le trentenaire trace tranquillement sa route vers l’Everest du théâtre. Du majordome glaçant, d’Aboville endosse chapeau melon, petite veste noire, pantalon ample et chaussures démesurées avec un abattage dévoilant tout son potentiel comique. Son combat de boxe restitué par une astucieuse mise en abyme mérite à lui-seul le déplacement. Le jeune talent apporte une belle densité à son rôle complexe, tour à tour fiévreusement ambitieux, timidement conquérant et inévitablement blasé. Chapeau !

L’ensemble du casting ne démérite absolument pas. Mention spéciale à Béatrice Agenin, déchirante en mère rongée par la folie et pleine d’une tendresse moqueuse ; Linda Hardy surprend agréablement dans son personnage d’Oona, tout en gracieuse candeur. Adrien Melin, enfin, est épatant dans sa double composition de producteur débonnaire et de directeur du FBI franchement abject (Hoover reprochait fermement à Chaplin de donner une image ridicule des États-Unis, sa terre d’accueil).

Un certain Charles Spencer Chaplin démontre ainsi à quel point le genre déjà en perte de vitesse du biopic au cinéma peut retrouver une exquise fraîcheur au théâtre. La création soigneusement fluide de Daniel Colas assure une science du montage bien rodée supportée par une troupe d’acteurs formidablement homogène. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

UN CERTAIN CHARLES SPENCER CHAPLIN de Daniel Colas. M.E.S de l’auteur. Théâtre Montparnasse. 01 43 22 77 74. 1h55.

© Jean-Paul Stey

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