Dans une villa fantastique, à mi-chemin entre la cité d’émeraude du Magicien d’Oz et un palais high-tech, une bande d’hurluberlus s’apprête à accueillir la Comtesse et sa troupe, épuisées. En quête d’un théâtre destiné à jouer La Fable de l’enfant échangé, issue de l’imagination d’un poète suicidé, les comédiens reçoivent le soutien de Cotrone, un drôle de chamane. Celui-ci va ouvrir les perceptions oniriques de ses invités en réactivant le pouvoir enfantin de leur imagination…

Familier de l’œuvre de Pirandello, Stéphane Braunschweig ouvre la saison de la Colline avec Les Géants de la montagne, la dernière pièce inachevée du maître italien. De Shakespeare à Corneille, le motif de la mise en abyme théâtrale ne cesse de fasciner les dramaturges par sa capacité réflexive à penser le monde comme un plateau perpétuel. Pirandello ne déroge à pas à la règle et offre des strates de lectures à n’en plus finir. Pari risqué donc pour le directeur des lieux qui nous embarque dans une aventure exigeante et cauchemardesque mais avec des trouées psychédéliques tout à fait remarquables.

Enchantement macabre
Dans sa note d’intention, Braunschweig explicite son choix de monter Les Géants de la montagne par rapport à une lecture politique de la pièce, selon laquelle la demeure du sorcier dresserait un barrage contre les dérives fascistes de Mussolini. Pourtant, dans sa réalisation scénique, l’accent ne semble pas vraiment avoir été porté sur ce point précis.

Bien plus, la dimension mythique de l’oeuvre s’avère soulignée par la complaisance du metteur en scène à entretenir ce trouble entre réel et imaginaire jusqu’au vertige. Repère des morts-vivants, cette villa hantée ressuscite les âmes autant qu’elle meurtrit les corps. Fantomatiques, les personnages de la maison-prison se coupent du monde pour se projeter dans un hors-soi inédit, lieu de toutes les expérimentations.

Braunschweig convie le public à un sabbat tout autant effrayant qu’attirant dans lequel la folie règne en maîtresse. Le deuxième acte, notamment, débute par une superbe pénombre encadrée d’un rouge vif : sur une vidéo, d’horribles pantins animés glacent le sang tandis que les jeux de masques et les travestissements évoquent une fête d’Halloween qui tourne mal. Malgré tout, le talent de scénographe de Braunschweig ne trouve pas ici sa pleine mesure : plus de spectaculaire et de magie pure auraient permis à la mise en scène de décoller face à des exposés théoriques plutôt plombants.

Dirigeant tout de même treize comédiens, Braunschweig fait la part belle à l’espièglerie, à la démence et à la douleur. Il navigue comme un loup de mer sur deux terrains d’interprétation délicats à manœuvrer conjointement. Pas de miracle, pour proposer une version digne de ce nom, il ne faut pas se rater dans le choix de l’actrice jouant la Comtesse Isle. En élisant Dominique Reymond, Braunschweig ne pouvait guère se tromper. Névrosée monomaniaque, la protégée d’Antoine Vitez manifeste les fêlures de son personnages avec un intense magnétisme. Elle recentre les propos avec une humanité bouleversante sur le leitmotiv de la maternité contrariée. Un bijou fragile et obstiné. À ses côtés, Pierric Plathier n’a pas à rougir en époux prêt à tous les sacrifices pour rester près de son adorée. Belle présence face à une comédienne qui en impose. Enfin, Claude Duparfait régale en chamane omniscient.

Malgré des épanchements bavards et une construction désarçonnante, ces Géants de la montagne se plaisent à nous faire tourner en bourrique à travers un voyage infernal plein de charme mystérieux et vaporeux. Une traversée entre les limbes et le paradis ardue en somme. ♥ ♥ ♥

LES GÉANTS DE LA MONTAGNE de Luigi Pirandello, M.E.S de Stéphane Braunscheiwg. Théâtre de la Colline. 01 44 62 52 52. 1h50

© Élisabeth Carecchio

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