À partir du canevas cinématographique fassbinderien, Thomas Ostermeier imagine Le Mariage de Maria Braun sur scène. Après le Festival d’Avignon l’an passé, cette version (un peu trop) glaciale de la libération féminine dans les années 50 s’installe au Théâtre de la Ville. Une transposition maligne aux inflexions clownesques qui met en lumière Ursina Lardi, superbe reine des neiges dans le rôle-titre.

Avant de pénétrer dans l’intimité de Frau Maria, Ostermeier se lance dans un bref résumé historique par le biais mi-comique, mi-pathétique de la lecture de lettres enflammées écrites par des groupies au Führer. Ces élans lascifs s’avèrent rapidement brisés par l’éclat assourdissant des bombardiers préfigurant la déroute allemande et une nation à reconstruire.

On connaît l’amour de Fassbinder pour les femmes et leur farouche volonté. Cousine éloignée de Petra Von Kant, Maria combine une redoutable intelligence, une formidable capacité d’adaptation et une ambition folle. Ce cocktail de qualités dignes d’un super-héroïne ne vise apparemment au départ qu’à garantir la sécurité financière de son mari Hermann, vite épousé, vite parti au front et revenu sans crier garde… Surprenant la belle avec son amant américain, il le tue et endosse le crime à la place de son épouse. Ce double sacrifice prend cependant des directions opposées puisque la jeune brebis entraîneuse dans un bar pour GI va rapidement gravir les échelons auprès de son patron-amant. Fine stratège opportuniste ou folle amoureuse prête à tout ? Difficile de trancher tant cette femme paraît naviguer entre deux eaux… Son don inné de prescience lui jouera des tours à la fin,  trahie par les deux hommes qu’elle aura profondément aimés.

De ce mélo d’après-guerre, Ostermeier tisse une adaptation diablement efficace mais un brin trop cliniquement parfaite pour traduire les épanchements passionnés du rôle éponyme. Le directeur artistique de la Schaubühne a donc privilégié l’aspect cérébral et tactique de Maria au détriment de son ardeur amoureuse. Ce choix se tient plutôt dans la durée, éclairé surtout par la performance magistrale d’Ursina Lardi. Seule comédienne à endosser un rôle fixe, elle incarne l’archétype de la beauté germanique avec sa blondeur cendrée et son port altier plein de panache. Allégorie de la naissance d’une Allemagne capitaliste, où tout se troque et se monnaye (même le corps, indifféremment offert), elle parvient à signifier l’ascension éclair de cette intrigante sachant manier avec dextérité tous ses atouts et la chute inattendue d’une virago en proie à l’épiphanie du vide et des coups bas.

Afin de pallier au scénario purement filmique de Fassbinder, Ostermeier se sert d’astuces faciles mais bien rodées pour aboutir à un rythme globalement très enlevé. Quatre acteurs alternent ainsi entre une ribambelle de rôles (du médecin à l’époux en passant par la mère sans oublier le serveur ou l’homme d’affaires) à la vitesse grand V en ayant recours à des perruques ou des déguisements et se travestissant à vue. Brutal mais percutant. Il utilise également avec parcimonie et assez finement la caméra et la vidéo, notamment pour filmer le corps et le désir au plus près des regards. Pour éviter des changements de décors trop imposants, il se contente enfin du minimum syndical et cela fonctionne à merveille : une table, des fleurs qui circulent d’un bout à l’autre du plateau, des fauteuils fifties, quelques assiettes et le tour est réglé.

Caméléonesque à souhait, cette mouture estampillée Ostermeier prouve donc que le cinéma peut s’inviter au théâtre avec une belle densité malgré des effets de passe-passe peu inventifs bien que réussis. Reste en tous les cas, un troublant portrait de femme loin d’être univoque. ♥ ♥ ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage
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