1431684614_lanuitetlemoment_affiche_300

Au Lucernaire, Melissa Broutin adapte et met en scène pour l’été un inconditionnel de la littérature libertine, à savoir La Nuit et le Moment de Crébillon Fils. De ce dialogue philosophico-sensuel, ressort un plaisir indéniable pour les oreilles et l’esprit mais un manque d’osmose et de complicité charnelle entre les deux comédiens. Un spectacle encore en rodage donc mais qui mérite quand même de s’y pencher d’un peu plus près…

En pleine nuit, l’audacieux Clitandre pénètre dans la chambre de sa bonne amie Cidalise. La jeune libertine, bien curieuse, l’interroge sur cette visite inattendue. De fil en aiguille, la dissertation sur l’amour, le désir et la pulsion passionnelle dérive sur des exercices pratiques à moitié consentis…

Deux fortes têtes s’affrontent dans cette lutte cérébro-sexuelle : lointains cousins de Merteuil et Valmont, le tandem sort insidieusement les griffes et se sonde l’air de rien. Qui cédera le premier ? Après un combat acharné opposant l’amour-propre et la nécessité de céder à l’appel des corps, Clitandre et Cidalise s’abandonnent à l’étreinte pour mieux se quitter à l’aube…

Melissa Broutin est incontestablement une créatrice d’ambiance : quand le public s’installe au Théâtre Rouge, il découvre ravi un petit boudoir reconstitué avec son inconditionnel lit, sa chaise Rococo, son piano et son poêle. Débutant et clôturant son spectacle par la même scène (Cidalise allumant langoureusement sa cigarette, étendue sur son lit), Broutin dresse ironiquement le portrait d’une société libertine en proie à une prison cyclique des sentiments : songe nocturne du désir assouvi, cette parenthèse brutale et sensuelle aura secoué légèrement la routine d’une caste sclérosée par l’hypocrisie des convenances.

Jouer en duo présuppose d’emblée une interaction intime et quasi viscérale entre les partenaires. Si l’un des deux fléchit, le spectateur s’en rend immédiatement compte, concentré qu’il est sur les échanges du couple. Or, ici, force est de constater que Thomas Durand et Marie-Alix Costé de Bagneaux ne jouent pas dans la même cour. Le premier (déjà remarqué chez Demarcy-Mota et plus récemment dans un Fosse à Vanves), échalas blond canaille, dégage une roublardise coquine et inquiétante avec panache. Nuancé dans son jeu, le comédien passe ainsi du badinage le plus galant aux violentes dérobades en un claquement de doigts. En face de lui, la jeune interprète semble plus mal à l’aise : trébuchant fréquemment sur son texte, elle se révèle bien plus monotone en libertine plus terrienne et posée. Elle rate le coche dans son basculement vers le don de soi, maladroitement amorcé. Du coup, l’alchimie entre les deux reste encore quelque peu verte pour le moment ; quelques semaines suffiront sans doute à gommer plus nettement cette absence assez marquée de connivence.

Néanmoins, cette Nuit et le Moment constitue un agréable divertissement. Entendre la langue si savamment déliée et raffinée des libertins n’est pas étranger à l’affaire et les recherches de mise en scène enclenchées par Melissa Broutin soulignent une réelle finesse dans la lecture et l’adaptation de ce texte savoureux de Crébillon Fils. Pourquoi pas. ♥ ♥

© Alexandre Zeff
© Alexandre Zeff
Publicités