Au Théâtre de la Bastille, le tg STAN, réinvestit la musique pinterienne de tout son éclat férocement mordant. Avec Trahisons, chronique conjugale à rebours, le collectif flamand livre une version percluse de sous-entendus sournois conjuguant malaises palpables et drôlerie distanciée. On y court (sans son mari ou son amant… !).

En anglais Betrayal. En français Trahisons. Une traduction riche de sens puisque le triangle amoureux se révèle perverti à plusieurs échelles. Double trahison amoureuse et amicale car Emma trompe son mari Robert avec son inséparable acolyte Jerry. Trahison temporelle puisque Pinter renverse la chronologie en démarrant sa pièce par les retrouvailles des amants dans un bar deux ans après leur rupture pour s’achever par les balbutiements de leur liaison. L’occasion de s’immiscer dans un système machiavélique de poupées russes où le trompeur trompé gambade entre les trois forces en présence.

On se souvient avec embarras de la mouture Bélier-Garcia créée en début de saison au Français. Un moment glam et chic mais horriblement aseptisé et convenu où la subversion de Pinter s’engluait sous le vernis bourgeois d’une version passablement insipide. Que nenni ici : le tg STAN ne s’embarrasse point d’un décor rutilant et centre son intérêt sur la dynamique triangulaire des trois comédiens qui signent également la mise en scène. Jolente de Keersmaeker est craquante de naturel en feu follet piquant et insolent ; Franck Vercruyssen cache bien son jeu en ours apparemment tranquille mais dont l’agressivité sous-jacente transpire de ses pores ; Robby Cleiren insuffle enfin de la légèreté au rôle difficile et ingrat de l’amant. Les trois comparses ont su ménager intelligemment les silences chers à Pinter, sans outrance mais à profit : la menace gronde et le délitement s’incarne avec une remarquable subtilité sur la scène.

Sur un plateau nu autour duquel gravite une galaxie de meubles (lits, chaises, lampe, frigo…), quelques objets retiennent l’attention comme ces verres innombrables d’alcool vidés dans un seau ou ces livres méthodiquement déplacés… Une manière de signifier un dérèglement inévitable au sein du trio ? Une mise en scène finalement très simple du point de vue scénographique mais ultra riche sur le plan de l’interprétation. Pinter nécessite absolument une direction d’acteurs impeccablement fine pour ne pas sombrer dans le boulevard pur et dur et le pari s’avère réussi ! ♥ ♥ ♥ ♥

® Paul De Malsche
® Paul De Malsche