Ouvrant le bal du Festival Rambert à nu aux Bouffes du Nord, Memento Mori constitue une brève expérience sensorielle qui ne laisse pas de dérouter. Ardue voire hermétique, cette proposition chorégraphique joue avec les ténèbres et les perceptions corporelles pour tenter de réinterroger le désir. Aussi séduisant qu’agaçant.

Pendant vingt minutes, le public croit assister à une supercherie : plongé dans le noir complet, il guette les mouvements des cinq danseurs. En vain. Plaçant d’emblée sa chorégraphie sous le signe du non-événement, Rambert forge un art de l’attente à double tranchant. Intéressé par l’esthétique des prémisses, le directeur du T2G flirte dangereusement avec les limites. Limites d’une patience mise à rude épreuve mais constitutives de l’expérimentation en train de se dérouler. D’où découlent un double sentiment d’ennui et d’excitation provoquant une foule de représentations mentales.

Le coup de poker effectué par Rambert réside bien dans cette ambivalence émotionnelle. Conçu autour de la danse et du geste, Memento Mori s’érige paradoxalement comme une proposition anti-visuelle dans la mesure où les pénombres participent crucialement à la dramaturgie du spectacle. Les cinq fantômes se devinent, s’esquissent à peine : tout est affaire d’audition et de projections. Dans un premier temps en tout cas.

La création musicale d’Alexandre Meyer renvoie aux échographies, à la naissance d’un monde à venir. Ce cocon obscur imaginé par Rambert semble imprégné de références philosophiques plus ou moins explicites ; de la caverne platonicienne à la scène primitive freudienne. Danse intellectualisée donc mais aussi pudiquement érotique. Une grande beauté se dégage de cet écrin viril entre-aperçu. Les sublimes jeux de lumière effectués par Yves Godin dessinent progressivement les contours de ces hommes nus, primitifs. Seule la toute fin de la danse les montrera exsangues, cruellement éblouis par des rayons sans fard. Le dévoilement du mystère en somme. Avec en prime, un marché de fruits et de légumes sur scène, piétinés sans vergogne. Un retour à la nature ?

Memento Mori suscite incontestablement de la curiosité : le cerveau fonctionne à plein régime une fois sortis des Bouffes et la perplexité vient se mêler à la sensation d’avoir assisté à une performance loin des sentiers battus. Un objet scénique étrange, qui exhibe les corps dans une sensualité cachée. Intrigant et frustrant. ♥ ♥ ♥

© Marc Domage
© Marc Domage