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À l’Odéon, Jean Bellorini nous invite à une fête foraine désenchantée en portant sur scène Liliom de Ferenc Molnár. Toujours aussi vivace, le nouveau directeur du TGP déchaîne un vent entraînant et mortifère balayé par une scénographie euphorisante et ludique.

La figure éponyme de Liliom renvoie à la question universelle du rachat. Celui d’un forain courtisé et courtisan qui s’amourache de Julie, une petite bonne et qui l’engrosse. Chômage, précarité et violence conduisent le séduisant goujat à battre sa femme tout en souhaitant une vie meilleure pour sa future famille. Un exil vers la terre promise au pays de l’Oncle Sam par exemple. Un vol qui tourne mal et hop, le bonimenteur choisit le suicide et abandonne ses proches. Direction le Purgatoire et l’occasion d’une possible rédemption. Mais les mauvaises habitudes reprennent le dessus et condamnent le jeune homme à une errance éternelle…

L’étrange conte réaliste du Hongrois traduit une double impulsion : le jeu et ses excès, la fête et les plaisirs et puis l’idée pugnace d’un danger constant qui rôde, d’un rapport destructeur à l’autre. Bellorini syncrétise avec bonheur cette ambivalence par l’image concrète des auto-tamponneuses qui ouvre d’ailleurs la représentation. La détente potache et collective rejoint rapidement le désir de soumettre ses voisins à sa puissance, quitte à le blesser. Le plateau se métamorphose alors en terrain de jeu grandeur nature, amplifié par la beauté des décors forains. Grande roue lumineuse, barres colorées… Autant de réminiscences enfantines qui ne font jamais perdre de vue la dimension proprement tragique de la pièce.

Soignant comme de coutume l’emballage mélodique de ses spectacles (harpe, piano, batterie), Bellorini distribue judicieusement les membres de sa compagnie Air de Lune : Clara Meyer campe une Julie gamine-mature pleine de gouaille et de dignité blessée et Julien Bouanich ne cabotine pas dans le rôle-titre car il délivre une véritable complexité d’interprétation, oscillant entre muflerie et impuissance.

Des trouvailles de mise en scène se vérifient également au niveau d’ajouts textuels comme cette savoureuse discussion actualisée entre le duo d’anges-détectives (Julien Cigana et Teddy Malis) ou le tableau final des retrouvailles distanciées par des voix enregistrées soulignant la difficile émergence de la parole après tant d’années perdues…

Le Liliom version Bellorini peut donc compter sur une intelligente interaction entre festivités et menaces, appuyée par une scénographie ambitieuse et régressive ainsi que par des comédiens à l’aise et à l’unisson. Un bonbon amer qui explose en bouche. ♥ ♥ ♥ ♥

© Pierre Dolzani
© Pierre Dolzani
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