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La Comédie Française clôture sa saison en beauté en faisant rentrer dans son répertoire La Maison de Bernarda Alba, le drame féminin de Federico García Lorca. Lilo Baur assure avec doigté un travail remarque de direction d’actrices dans une fascinante optique duelle de canalisation et d’explosion. Conte gothique au carrefour de frustration et du désir, la pièce de l’Espagnol éclate de mille feux modernes et questionne l’émancipation de la femme avec une onde de déflagration toujours palpable.

Imaginez ce qu’un deuil interminable de huit années assorti d’un isolement total puissent engendrer chez cinq soeurs  en quête de mâle. Dans la maison de Bernarda Alba, aucun écart de conduite n’est toléré : les femmes doivent rester à leur place et obéir à la mater familias. Par souci des bienséances dans une société andalouse machiste, la virago séquestre sa propre progéniture dans le but de rendre impossible une quelconque descendance. La stérilité aride et imposée plutôt que le déshonneur. Pourtant, ces filles labourées par une langueur dévorante ont du mal à retenir leurs ardeurs et la tempête finira invariablement par éclater avec une perte courue d’avance…

Lilo Baur est incontestablement une metteur en scène à femmes : elle a su s’entourer et mettre à profit trois belles générations d’actrices en conjuguant la pluralité de leurs talents avec maestria. La Suisse maintient sans cesse sur le fil du rasoir le périlleux équilibre entre disputes de chipies et élévations existentielles. Cécile Brune en impose avec son autorité naturelle et distille son venin sournois impassiblement avec une armure qui se fissure au final ; Adeline d’Hermy délivre sa fraîcheur de jeune première en colibri indomptable dans sa robe verte ; Elsa Lepoivre démontre une nouvelle fois ses talents de métamorphose : grimée en digne domestique bourrue mais attachante, elle est géniale ; Anne Kessler apporte la touche comique à l’édifice à l’aînée binoclarde et crédule ; Jennifer Decker trouve enfin grâce à nos yeux en vilain petit canard envieux mais non dénué d’une grandeur tragique.

Cette pléiade de comédiennes se chamaillent, se soutiennent et étouffent dans la délicate scénographie d’Andrew d’Edwards qui sculpte la lumière en un tombeau-berceau de toute beauté. Ménageant des trouées limitées d’air libre par des fenêtres cachées propices aux conversations badine, le décor enserre et délivre à la fois. Ténèbres et lumières cohabitent dans une lueur monacale austère éblouissante. Grilles forgées dans le style espagnol et nuages de granit se succèdent sans jamais alourdir la mise en scène qui reste d’une tenue parfaitement exécutée. La bonne idée d’intégrer Elliot Jenicot en fantôme mâle muet mais excitant corse la représentation dans une danse érotique parfaitement maîtrisée avec Adeline d’Hermy.

Pari gagnant donc pour Lilo Baur qui donne à entendre clairement un texte sublime et engagé sur la volonté de parvenir à une égalité entre hommes et femmes malgré la persistance de modèles sociétaux encore malheureusement ancrés. Actrices intenses et possédées, décor grandiose et fluidité dramaturgique indéniable font de La Maison de Bernarda Alba un incontournable de cette fin de saison. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguerand
© Brigitte Enguerand
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