Tout Paris se presse au Châtelet en ce mois de mai pour la recréation du chef-d’œuvre de la chorégraphe allemande Pina Bausch, Nelken. Plus de trente ans après son triomphe, le Tanztheater Wuppertal revient batifoler dans un champ d’œillets dans une nouvelle floraison aussi potache que poignante. Une expérience de théâtre dansé déconcertante, ludique et emportée.

Salon de thé au milieu d’un océan floral : tel pourrait être le sous-titre de Nelken. Les comédiens-danseurs foulent des milliers de fleurs en apportant leur fauteuil et se prélassent. Des œillets roses tendres comme l’arrivée du printemps. Un immense bonbon fleuri pour calmer les tensions d’une Allemagne toujours divisée en deux par le mur.

L’air de rien, sous ses apparences clownesques, Nelken distille ses effluves politiques par de menus ordres comme la demande répétée d’un passeport ou l’invective de se déshabiller. Autant de références à la Shoah ou à la séparation de l’Allemagne.

Nelken s’érige comme un spectacle « pansement » où la troupe appelle à un apaisement généralisé. De magnifiques passages illustrent à merveille cette volonté d’une union fraternelle comme cette danse si simple et pourtant si imagée des quatre saisons, ou bien ce cours schématiquement esquissé de câlins suivi d’une application concrète sur le public. Beaucoup de douceur pour éradiquer le mal de notre monde.

La danse de Pina Bausch peut laisser perplexe car elle s’appuie bien plus sur la théâtralité du langage et des corps que sur la technicité des mouvements. L’amplitude de gestes répétés à l’infini risque de lasser tout comme des tunnels (l’imitation interminable d’animaux) ou des effets comiques ratés. On se croirait franchement plus au cirque que dans un ballet mais la sincérité et l’investissement du Tanztheater touchent et provoquent l’emballement des sens. Chez Bausch, le retour à l’enfance se caractérise par des jeux d’écoliers cultes (un 1,2,3 Soleil d’anthologie notamment), par des chamailleries entre les interprètes ou par l’envie de s’aventurer de l’autre côté du miroir sexué (les garçons enfilent souvent des robes).

On côtoie également l’absurde et le masochisme avec cette femme bafouillant sa haine des oranges ou bien ces hommes qui se ruent la tête la première dans des oignons. Ou encore ces cascadeurs qui supplantent la troupe en sautant sur un matelas de cartons. Les idées fusent mais la construction du spectacle se révèle parfois tellement hétéroclite qu’elle nous perd en chemin.

Heureusement, il suffit que « The Man I love » soit interprété en langue des signes pour que les larmes affluent ou que les danseurs se confient finalement sur le pourquoi de leur profession pour que l’on comprenne le but de Nelken : un désir farouche de partage et de communion, du rire aux larmes pour toucher les âmes.

Avec Nelken, Pina Bausch refleurit donc les cœurs et enchante les esprits dans un spectacle surprenant avec ses latences et ses fulgurances. Quoi de mieux que des fleurs pour déclarer son amour à sa troupe et à son auditoire ? La chorégraphe disparue en 2009 continue de fidéliser un nombre impressionnant de fans qui ne se lassent pas d’applaudir à tout rompre un ballet qui se joue à guichets fermés. ♥ ♥ ♥ ♥

©  Jochen Viehoff
© Jochen Viehoff