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Commémorant la Grande Guerre, Christine Letailleur présente Hinkemann d’Ersnt Toller à la Colline. Lourde de symboles, cette pièce trop explicative se révèle sur-illustrée par un travail scénique austère et lugubre. Restent un Stanislas Nordey puissamment habité par son rôle de soldat fou et extralucide et une distribution à l’avenant.

Composée en 1921 alors que Toller croupit en prison suite à des propos révolutionnaires. Hinkemann s’inscrit dans le courant expressionniste de son temps et pense le théâtre comme une tribune idéologique idéale. Profondément pacifiste, l’écrivain s’incarne dans l’avatar fictionnel du héros éponyme. Mais contrairement à un Molnár ou un Büchner, la poétique tollerienne accumule les symboles et les interprétations psychanalytiques freudiennes en vogue à l’époque. À commencer par l’émasculation du soldat revenu châtré chez lui… Entre sa dévirilisation et un univers au bord du gouffre, il n’y a qu’un pas.

La pièce analyse de façon bien bavarde, didactique et empesée les ravages de la guerre sur la psyché humaine, celle des combattants et de leur entourage, à l’instar de Gisèle, la femme d’Hinkemann, pétrie de honte à la pensée d’avoir un sous-homme à la maison. Le dramaturge procède à un mouvement de balancier un brin manichéen entre un avant rude mais paisible, avec un soldat ami des bêtes et un après dévastateur réfutant tout système de valeurs possible. Hinkemann atterrit ainsi dans une foire et se voit proposer d’égorger des rats et des souris avec ses dents, lui qui n’aurait jamais fait de mal à une mouche. Sont brassés aussi pêle-mêle la guerre des sexes divisant les femmes soumises et les hommes puissants, le dur labeur à l’usine ou l’arrivée des prolétaires avec leurs idées révolutionnaires…

La mise en scène de Christine Letailleur surligne avec une finesse d’éléphant la noirceur déjà textuellement en place. Amis myopes, il va falloir vous accrocher. Dans une pénombre quasi constante, les acteurs se déploient sur le plateau, soulignés par quelques barreaux de lumière ou les flammes d’une bougie. Ambiance sépulcrale garantie. Les clairs-obscurs en eux-mêmes s’avèrent très beaux mais leur omniprésence fatigue la vue.

Heureusement, la metteur en scène récemment associée au TNS est une excellente directrice d’acteurs. Elle a eu la bonne idée d’octroyer le rôle-titre à un Stanislas Nordey bouleversant d’humanité. L’acteur, au jeu souvent grandiloquent, canalise son énergie dans la bonne direction et explose en soldat amer et désabusé. Face à lui, Charline Grand dévoile la complexité du rôle de Grete, mi-putain mi-sainte, mi-lâche mi-sacrifiée. Les deux comédiens montrent une alchimie remarquable. Richard Sammut se distingue aussi en amant épicurien et salaud.

Hinkemann constitue donc un cas typique de pièce à nos yeux dramatiquement faible sauvée par des acteurs vigoureux et investis. Le manichéisme un peu daté de Toller laisse difficilement la place à toute trace de nuances dans sa façon d’appréhender un monde scindé en deux. Bilan mitigé. ♥ ♥ ♥

© Élisabeth Carecchio
© Élisabeth Carecchio
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