Bien décidé à redorer le blason du roman policier délaissé sur les planches, Robert Sandoz adapte et met en scène Les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie au TOP. Rebaptisée Et il n’en resta plus aucun, sa proposition peine à captiver tant ce genre ultra codé se marie peu au théâtre. Regrettable et ennuyeux.

Sans aucun doute, Les Dix Petits Nègres constitue une pièce majeure dans l’univers littéraire de la reine du crime. Son intrigue géniale réunit huit inconnus sur l’île du Nègre (ridiculement renommée l’île du Pêcheur) par le mystérieux couple des O’Nyme. Absents de la partie, ce sont deux domestiques qui accueillent nos hôtes dans une maison isolée et privée de tout moyen de communication. Ces dix personnes sont accusées par une énigmatique voix d’avoir commis un crime resté impuni. Elles décéderont tour-à-tour, victimes d’un justicier implacable caché parmi eux.

Robert Sandoz ne manque pas de culot en souhaitant réhabiliter un genre dédaigné sur scène : s’atteler à un roman policier dans l’espace d’un théâtre relève d’une gageure car il faut concilier deux réalités apparemment injoignables. D’un côté, le temps posé de la lecture, propice au déchaînement de l’imagination et de l’autre le temps imposé de la représentation : contrairement au cinéma, impossible sur les planches de procéder à un montage. Tout se vit en direct dans une linéarité un peu plate.

Sandoz essaye tant bien que mal de renverser la vapeur en projetant dès le départ la liste des différents morts mais cette prolepse est une fausse bonne idée. N’est pas Colombo qui veut et le metteur en scène tue dans l’œuf un quelconque mouvement de surprise. Idem pour ces vidéos en noir et blanc superflues censées expliciter la psychologie des assassins. Le problème provient surtout de l’absence totale de tension dramatique : ici, les situations semblent tellement téléphonées qu’on suit avec un intérêt mou cette tuerie à la chaîne. En outre, la distribution globalement faible combinée à des dialogues navrants de platitude achève de rendre ces personnages caricaturaux au possible à l’instar de Thomas Mathalou qui campe un voyou m’as-tu vu en en faisant des tonnes. Tout à fait dommageable lorsque l’on sait à quel point la complexité des suspects contribue à créer de l’engouement autour de l’intrigue. Seule la malice de Michel Cassagne dans le rôle du Juge Wargrave, la rigidité bigote d’Anne Bellec en Emily Brent, la lâcheté de Joan Mompart en Docteur Armstrong et les doutes d’Anne-Schlomit Deonna tiennent la route. Heureusement d’ailleurs, car ce sont ceux qui meurent les derniers…

Sandoz se vautre également dans l’art de mettre en scène la foule de crimes dépeints dans le roman original : faut-il verser dans le réalisme pur ou céder à une théâtralisation métaphorique ? En tout cas, ces crimes sont bel et bien rendus grotesques par un manque certain de dramatisation. Comment ne pas rire en découvrant Miss Brent d’un coup assoupie au milieu des convives comme par magie ? Ce n’est pas en illustrant bêtement les assassinats par un bruitage choc qu’on comble l’aspect technique le plus délicat à mettre en place sur un plateau.

Et que dire de cette ignoble scénographie signée Nicole Grédy ? D’un glauque absolu où trônent en tout et pour tout quatre misérables chaises en plastique moche et une distributeur qui sert du whisky (!), ce décor maronnasse d’une laideur infecte se couple d’une volée de marches que grimpent et descendent sans cesse les dix acteurs. Pénible et inutile ballet. On aurait imaginé un décor peut-être un peu plus cossu et pas ce cabinet de dentiste lugubre au possible.

Bref, une vraie catastrophe que cette adaptation théâtrale des Dix Petits Nègres : interprètes dans l’ensemble mauvais, décor épouvantable et tentative avortée de transposer un genre littéraire bien plus agréable à suivre sur un écran ou au fond d’un lit en tournant des pages.

© Marc Vanappelghem
© Marc Vanappelghem
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