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Au Lucernaire, Emily Wilson crée Appels en absence, une comédie américaine signée Sarah Ruhl (encore inconnue en France mais nominée deux fois pour le prix Pulitzer). Dans l’air du temps, cette étrange pièce interroge notre rapport à l’autre à l’ère des nouvelles technologies. Une bizarrerie intrigante et résolument moderne.

Dans un café, Jean est agacée par les sonneries incessantes du téléphone portable de son voisin et lui demande de mettre un terme à ces nuisances sonores : seul problème, Gordon tombe raide mort sur le sol… Loin d’avoir un comportement rationnel, l’insignifiante Jean se laisse embarquer dans un jeu infernal en continuant de répondre à la place du défunt. L’occasion de rencontrer la famille de Gordon et de mettre du piquant dans une vie un peu fade…

Autant le préciser d’emblée : Appels en absence est une comédie d’un genre très particulier car elle ne suscite ni de rire gras ni des sourires de connivences. En fait, elle repose sur un mélange précis entre un sujet sociétal d’actualité (la perte de la communication humaine au profit d’une instantanéité technologique chronophage) et des envolées fantastico-onirico-cauchemardesques où les morts ressuscitent et dévoilent leur passion pour la bisque de homard, où le Paradis côtoie l’Enfer…

Sarah Ruhl a inventé des personnages déréalisés, défictionnalisés qui se jouent des stéréotypes : on retrouve la mère tragédienne (excellente Dorli Lamar en Castafiore dramaqueen), la veuve éplorée, la maîtresse femme-fatale, le frère dans la lune (épatant Yves Buchin). Emily Wilson monte cette pièce comme une grande énigme en reprenant les codes monochromes du fameux Cluedo : les costumes de Xènia Gasull, franchement réussis, soulignent à merveille l’incongruité de la situation avec moults détails délirants. Nathalie Baunaure, quant à elle, résume l’ahurissement général de façon assez géniale car elle est totalement convaincante dans le rôle de cette presque quarantenaire terne qui s’ouvre la vie en comblant ses pulsions mythomanes.

Dans un décor à vue malicieusement fluide, la mise en scène d’Emily Wilson se déploie avec simplicité mais avec une vision fine et intelligente de la pièce : sa parodie de film d’espionnage à la fin est savoureuse, tout comme ses escapades fantasmées. Elle est parvenue à maintenir en permanence cette tension entre réalisme et absurde sur le fil d’un rasoir aiguisé. Résultat : on commence par être désarçonné puis on se prend petit à petit au jeu.

Ainsi, tel ce téléphone portable véritable MacGuffin de la pièce, Appels en absence se plait à surprendre et à repenser les cordes usées de la comédie. Spectacle étonnant à plus d’un titre, il questionne aussi bien le deuil que l’incommunicabilité sans pathos ni lourdeur. ♥ ♥ ♥

© Nicolas Simonin
© Nicolas Simonin
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