Aux Amandiers, Simon Stone réinvente Thyestes de Sénéque : désacralisant la tragédie antique, le metteur en scène australien ausculte les dérives du monde actuel dans une esthétique trash aux effets parfois gratuits mais au résultat assurément accrocheur. Confus, provocateur et incandescent.

Au lever de rideau, et ce durant une bonne demi-heure, on demeure perplexe : est-on vraiment en train d’assister à une relecture du mythe grec de Thyeste, ce roi déchu victime de l’ire de son frère Atrée et condamné à dévorer à son insu ses propres enfants ? Ne s’est-on pas plutôt trompé de salle en observant ce trio de jeunes hommes déblatérer sur Twitter, un embarquement manqué, la grosseur de leurs engins ou sur l’effet soporifique de l’opéra ? D’emblée, Simon Stone se livre à une opération de brouillage dramatique (un peu bavarde) destinée à interloquer son auditoire : cette scène d’exposition in medias res, pur ajout textuel, sert à alimenter la curiosité du public et à le pousser à tenter d’établir des passerelles, plutôt vaines, entre l’histoire d’un trio paumé et superficiel et la noble tragédie sénéquienne.

On comprend que l’Australien a souhaité ancrer les propos du dramaturge grec dans un quotidien affligeant de vacuité, offrant un contre-coup d’autant plus percutant qu’il fait se confronter deux temporalités opposées : finie  la grandeur des héros tiraillés par leurs doutes et leurs contradictions. Place aux rails de coke, à la débauche, au gode-ceinture et au ping-pong ! D’une banalité effrayante, les versions contemporaines de ces illustres rois tendent un miroir vers la barbarie de notre temps. Incestes, viols, suicides, fratricides, rivalité, jalousie : des maux qui ne choquent même plus de nos jours.

Dans un dispositif bi-frontal accentuant notre position de voyeurs honteusement friands de débordements en tout genre, le trio évolue dans une étroite cage à la blancheur aveuglante, cobayes d’une expérience sadique. Cette promiscuité laisse peu de manœuvre aux comédiens, enfermés dans une arène chirurgicale. L’impression de huis-clos étouffant se manifeste par une dialectique du trop-voir et de l’allusion. On ne sait effectivement pas sur quel pied Stone danse : sa vision de la violence ne paraît pas totalement assumée, à l’image de ces deux scènes de fellations effectuées l’une par une bouche scotchée, l’autre sur un phallus en plastique. Pourquoi déshabiller les acteurs et exhiber leur pénis pour ensuite procéder à un simulacre de pipe ? La mode de la nudité à tout prix devrait être brandie avec plus de « couilles » pour filer la métaphore. De ces scènes sexuellement explicites mais inabouties, on retiendra davantage le traitement elliptique de la brutalité, bien plus efficace. Ainsi, le viol de la fille de Thyeste se déroule hors-scène mais le faux sang sur le sexe de l’assaillant et les tâches rouges sur le postérieur de sa victime épouvantent : malaise assuré. Ou bien la scène finale du festin cannibale dans laquelle les réminiscences nostalgiques d’Atrée sur son enfance contrastent horriblement avec les spaghettis à la sauce humaine ingurgités avec gloutonnerie par son frère.

Au niveau structurel, Stone se joue à déconstruire une histoire déjà passablement compliquée : les six premières scènes se déroulent linéairement mais ensuite, le metteur en scène effectue des prolespes et anticipe l’action. À rebours, ce procédé vise bien entendu à conclure par le fameux épisode du dîner. Sur le papier, l’idée est réussie mais concrètement, on s’emmêle les pinceaux. Heureusement, Thomas Henning, Mark Winter et Chris Ryan démontrent un jeu bestial et pervers concernant Atrée, rentré et réfléchi pour Thyeste et soumis pour les rôles féminins. D’ailleurs, Stone s’amuse à détourner les genres et à renvoyer aux préférences homosexuelles des héros antiques avec brio.

Ce Thyestes revu et corrigé par Stone possède le mérite d’engendrer de multiples interrogations et de faire sévèrement cogiter nos neurones. Malgré un traitement de la violence inégal dans ses effets, sa version s’appuie sur une distribution très solide, une scénographie et un rythme cinématographiques haletants et une réflexion certes déjà abordée mais toujours autant véridique sur la barbarie comme principe constitutif de notre société, peu importe les époques… ♥ ♥ ♥

© Jeff Busby
© Jeff Busby

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