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À la Loge, Charles d’Oiron crée Homériade de Dimítris Dimitriádis. Ce chant épique ardu et lyrique sur l’identité, la possession, la patrie et l’amour questionne surtout l’autorité auctoriale et convie à un mystère aussi exigeant qu’intrigant.

Ulysse. Ithaque. Homère. Soit la fiction, la spatialisation et l’auteur. Trois entités constitutives d’un monument de la littérature antique. Ce triptyque aux parties assez brèves se veut pourtant extrêmement dense. Dimitriádis, dramaturge grec s’il en est, se lance dans une entreprise de démythification d’un emblème national puisqu’il présente Ulysse comme un anti-héros brisé et désabusé. La gloire de Troie semble un souvenir bien lointain. Le retour au pays natal évoque davantage le désert koltésien que les chants de gloires escomptés. L’homme aux mille tours contemple une ville dévastée, vidée de toute sa poésie. D’ici à établir un parallèle avec la situation catastrophique actuelle de la Grèce, il n’y a qu’un pas que Dimitriádis franchit à rebours en positionnant Ulysse comme le symbole d’un idéal naufragé. Le dialogue retardé avec Ithaque confirme la déliquescence d’une société hantée par une nostalgie contre-productive. Personnifiée, la ville se transforme en une amoureuse délaissée et possessive, rancunière et implorante. Ces deux premiers monologues construits en échos parviennent encore à être compréhensibles malgré une langue volontiers fertile et torrentielle.

L’affaire se corse avec le dernier morceau (rondement amené) centré sur la figure homérique : l’auteur se pose comme un être qui questionne le monde et s’interroge continuellement sur lui-même. Vieux et laid, il relativise la notion d’identité, valeur finalement bien plus collective que purement individuelle. Pétri de contradictions à la limite du non-sens, ce discours peut apparaître comme fumeux car en affirmant tout et son contraire, Dimitriádis ne peut pas vraiment prendre position. En tout cas, le public est perdu face à cette avalanche de paradoxes.

Charles d’Oiron avoue lui-même que ce texte reste une grande énigme : en toute modestie, il tente et parvient à retranscrire ce sentiment d’urgence tourmentée qui habite la pièce et dont les lueurs du changement apportent une touche d’espoir bienvenue dans ce bain de sang désespéré. Tel un aède, le jeune comédien maîtrise les tempos et les variations avec brio, scandant son discours avec ses pieds. Virevoltant aisément dans la frénésie verbale de Dimitriádis, d’Oiron s’empare de cette langue mi-féconde, mi-aride avec la souplesse d’un chat. Seul sur scène avec un décor nu, il lui suffit d’un micro et d’un usage parcimonieux de la vidéo comme ode à la nature pour nous embarquer dans les mers brumeuses de la Grèce antique.

Charles d’Oiron aura ainsi eu le mérite de porter sur scène un texte loin d’être facile d’accès. Homériade interroge notre rapport à l’héritage et à la quête de soi avec une exigence confinant presque à de l’hermétisme par instant. Metteur en scène et interprète, la jeune pousse se montre courageuse dans son travail. Bien que la sensation d’être parfois passé à côté demeure, n’hésitez pas découvrir cette ambitieuse création.  ♥  ♥  ♥

© Ronan Thenadey/Clément Seulier
© Ronan Thenadey/Clément Seulier
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