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En sortant de la salle haut perchée du Paradis, on comprend le coup de foudre d’Élizabeth Mazev pour Les Eaux lourdes. Dans cette réécriture moderne de Médée savamment agencée par Christian Siméon (La Vénus au Phacochère, joli succès à l’Atelier avec Alexandra Lamy), le drame antique laisse place à un thriller historico-familial sur fond d’infanticide trépidant. L’ancienne muse de Py engage la bataille avec un sens de l’hubris majestueusement monstrueux. La mise en scène alerte et aux effets judicieusement dosés de Thierry Falvisaner facilite l’immersion dans cette maison de fous en manque d’amour. À savourer d’urgence au Lucernaire !

Dans Les Eaux lourdes, Siméon déploie le motif aquatique en l’irriguant de ses multiples symboliques. L’élément favori des psychanalystes renvoie ici à la fois à la matrice maternelle détraquée de Mara et aux lieux sordides d’un double homicide : celui de François, meilleur ami de Pierre, l’ex compagnon de Mara et celui du premier enfant du couple. Le premier a été déporté lors de la Seconde Guerre Mondiale pour acte de résistance et noyé dans le Rhin tandis que le second s’est retrouvé la tête plongée dans la lessiveuse, victime collatérale due à l’abandon de Pierre parti chercher son camarade…

En fusionnant les strates de l’intime à celle de la grande Histoire, Siméon invite à mettre en perspective la douleur des survivants. Le phénomène d’obsession conduit les personnages à se comporter comme des archéologues se lançant dans une enquête mémorielle. Tandis que Pierre (Christophe Vandevelde, terrible en loup blessé) tente de convoquer ses souvenirs pour rejoindre la trace d’un ami mort depuis longtemps, Mara essaye de récupérer son amour perdu en lui faisant miroiter l’acquisition d’un mystérieux livre regroupant minutieusement toutes les informations liées au réseau de résistants. Alix (Julie Harnois, dévouée et courageuse), la compagne actuelle de Pierre, souhaite quant à elle conserver la garde de Ian (Arnaud Aldigé, prodigieux en autiste bouc-émissaire), le second enfant de Mara dont l’existence a été soigneusement cachée à son géniteur. Ce grand garçon simplet sera pourtant la clé de l’énigme, celle qui conduira à la tragédie finale…

Construite comme un polar implacable avec ses nombreux retournements de situation, Les Eaux lourdes bénéficie d’une qualité d’écriture addictive mais aussi d’une distribution haut de gamme. La première apparition de Mazev révèle d’emblée l’aspect guignolesque et grandiloquent du personnage : son visage projeté en plan XXL sur un écran, elle se défigure d’un grand coup de rouge à lèvres. Hystérique, rugissante, vengeresse, perfide mais surtout désespérément rejetée, elle se présente en Auguste triste, face grimée de rouge-colère. Cette Médée impuissante bouleverse autant qu’elle indigne. Le jeu de Mazev, constamment tendu sur cette délicate ligne, ne verse jamais dans la caricature mais bien dans une in-humanité déchirante.

Aucune lourdeur dans ce spectacle éprouvant et cathartique. Une sincérité et une envie féroce d’en découdre avec les injustices de la vie plutôt. Une pièce sur les origines et sur l’impossible oubli portée par des comédiens habités en grande forme. Un moment immanquable ! ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

© Thierry Falvisaner
© Thierry Falvisaner
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