lorenzaccio affiche

Lorenzaccio… Quel cauchemar au lycée ! Entremêlement d’intrigues tarabiscotées, langue ampoulée de Musset, multitude de personnages à l’intérêt plus ou moins discutable. Bref, de mauvais souvenirs. Dans une démarche de clarification salutaire, Gérald Garruti a choisi d’opter pour un angle d’attaque plus aérien et très fluide, qui allège considérablement les lourdeurs initiales de la pièce. Sans totalement les éradiquer, le metteur en scène signe une grande épopée bouillonnante où plus de trente acteurs (quinze professionnels et quinze amateurs) nous transportent avec passion et générosité à la cour des Médicis. Stanislas Roquette se distingue en anti-héros romantique et fiévreux à souhait, être double et victime sacrificielle d’une société corrompue. Un travail d’orfèvre, calibré et précis, à admirer au Théâtre Montansier pour sa création.

En 1537, Florence ressemble à s’y méprendre à une courtisane débauchée et séductrice. Alexandre de Médicis gouverne la ville en Duc épicurien, croquant la bonne chère comme les jolies femmes avec un appétit insatiable… Pendant ce temps-là, le peuple crève de faim et la sédition gronde parmi les Républicains favorables à un renversement de cette dynastie alliée avec Charles Quint. Les Strozzi, noble famille florentine, fomentent un complot mais ont besoin d’un espion pour les tenir au courant des agissements du Duc. Le jeune Lorenzaccio, cousin d’Alexandre, remplit cette tâche avec un art consommé de la ruse. Cet idéaliste rompu au mouvement humaniste souhaite la fin de la tyrannie mais désire avant tout retrouver sa pureté.

Tout l’intérêt de la pièce réside précisément dans la complexité du caractère du personnage principal. Profondément duel, cet ange déchu roule dans la fange afin de servir sa patrie. Devenu lâche et méprisable, il aspire à une rédemption sincère et déchirante. En assassinant le Duc, il ne parvient cependant pas à se délivrer de son mal : la foule le piétine et le massacre, le transformant en bouc-émissaire décédé trop tôt. Stanislas Roquette insuffle un vent de jeunesse libertaire à sa performance : petite taille agile pour jeu poids lourd, le comédien souligne l’urgence de son personnage. Entre désenchantement et fièvre enragée, il incarne le spleen baudelairien avant l’heure. Comment retrouver l’innocence perdue ? Quête chimérique… Le duo que Roquette forme avec Maxime Seweryn provoque des étincelles. Le grand gaillard aux cheveux longs campe un Duc mufle et sanguin, inconscient et fêtard avec énergie. Entre les deux acteurs circule d’ailleurs bien plus qu’une complicité feinte ou non. Garutti semble insister sur la dimension homosexuelle de leur relation suggérée par des caresses, des regards ou des contacts prolongés.

Le reste de l’immense troupe est à l’avenant : Claude-Bernard Pérot excelle en chef de famille lumineux et plein d’espoir (il fait d’ailleurs penser au Frère Laurent shakespearien) ; Oliver Constant joue un Cardinal fielleux avec un plaisir évident ; Nine de Montal ne démérite pas en maîtresse du Duc digne et rejetée.

Garutti a eu le flair de ne pas ancrer son drame historique dans un décor référentiel naturaliste. Au contraire, la légèreté de la scénographie de Karin Serres contribue à sortir la pièce d’un cadre romantique daté en suggérant simplement les lieux par des tentures de tissu aériennes et reposantes pour les yeux. Stylisant la géolocalisation avec des effets de drapés sensuels et irrévérencieux (comme les femmes enroulées dans le drapeau de l’Empire romain-germanique), ce procédé offre des apparitions surprises savoureuses. Autre moment fort, celui de la mise à mort de Lorenzaccio debout et encerclé par la foule qui tient une nappe d’un bleu irisé engloutissant notre héros… Simple mais frappant visuellement.

Sur l’aspect temporel de sa version, Garutti superpose diverses strates historiques qui renvoient à une sensation d’universalité : on songe au nazisme, à la corruption italienne menée par Berlusconi, à mai 68 et aux Trois Glorieuses clairement affichée à la toute fin du spectacle dans un tableau vivant du plus bel effet. La Liberté assiste au massacre de ses sujets et s’en va sans un regard en arrière… Glaçant.

Garutti signe donc un travail exigeant de plus de trois heures nécessitant une attention soutenue. Porté par une distribution sans faille, ce Lorenzaccio démontre sa finesse d’analyse et sa rigueur. Un moment de théâtre qui secoue et qui nous renvoie aux espoirs déçus de notre génération. ♥ ♥ ♥ ♥

© Mirco Cosimo Maglioca
© Mirco Cosimo Maglioca
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