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Abonnée depuis quelques saisons aux rôles comiques, Cristiana Reali remonte sur les planches dans la robe dorée de Marie Tudor. Dirigée par Philippe Calvario à la Pépinière, la comédienne s’investit corps et âme dans ce rôle éprouvant de reine folle d’amour et hystérique. Teintant sa version d’une couleur drugs & rock, Calvario semble s’être fourvoyé en chemin : adoptant une prisme unilatéral, le metteur en scène privilégie le grotesque au sublime. Oubliant la fameuse préface de Cromwell d’Hugo, dans laquelle l’auteur théorise le drame romantique, il balaye l’ambiguïté fondamentale du genre en transformant ce dilemme antédiluvien entre amour et raison d’État en boulevard sous amphets narrant un double adultère. Du coup, la complexité de la pièce perd singulièrement de sa saveur au milieu d’une foule de personnages archétypaux. Dommage.

Londres. 1533. Marie Tudor, reine d’Angleterre, se heurte à l’incompréhension de ses sujets qui voient d’un mauvais œil sa relation enflammée avec Fabiano Fabiani, un parasite beau garçon et roublard. Celui-ci la trompe avec Jane, une jeune fille du peuple orpheline recueillie par l’ouvrier Gilbert, qui est amoureux d’elle. Mais le volte-face s’avère rapidement éventé : Jane n’est autre que la cousine de Marie, une riche princesse. Marie et Gilbert, apprenant tous deux la trahison de l’être aimé, se lancent alors dans une alliance machiavélique visant à perdre Fabiani. S’ensuivront rebondissements en tout genre, condamnations à mort puis changements d’avis.. Bref, un feuilleton à la Dumas savamment rythmé et abracadabrantesque dont Calvario a su conserver l’allure haletante.

Monter Hugo relève de la gageure car le dramaturge affirme le maintien absolu du haut et du bas, de l’élévation des sentiments et de la trivialité la plus grossière. Un mélange des registres indispensable qui traduit l’ambivalence de l’âme humaine. Or, ce que propose Calvario s’apparente davantage à une bouffonnerie farcesque en mode techno-rock.Nulle trace des contre points pourtant annoncés dans sa note d’intention… Il verse dans l’outrance guignolesque la plus totale, notamment au niveau du traitement des personnages réduits pour la plupart à des caricatures sans épaisseur (il a même cru bon d’employer un acteur nain, d’ailleurs fort convaincant, pour divertir son auditoire) : ainsi, Jean-Philippe Ricci campe un séducteur de pacotille un peu beauf dans son pantalon moulant brillant ; Jade Fortineau joue une Jane bien fade et lisse, n’émouvant guère. La garde rapprochée de la Reine ressemble quant à elle à une bande de nigauds pas vraiment crédibles. En somme, on a plus l’impression d’assister à une parodie de tragédie qu’à un drame historique bouleversant. Pourtant, le metteur en scène se distribue dans le rôle de Gilbert et sa composition sensible et investie relève le niveau général.

En outre, le choix de Cristiana Reali dans le rôle éponyme lui permet de se frotter à de grands rôles du répertoire : elle suscite d’emblée l’empathie du public, même dans ses colères jalouses les plus terribles. Paraissant boostée aux cachetons, la comédienne se lance dans une interprétation surexcitée et intense la rendant à la fois détestable et attachante. Dans la continuité cohérente de l’esthétique hyperbolique de Calvario, Reali se montre quelquefois excessive dans ses manières, à la limite du contresens (beaucoup de rires fusant du public à des moments tout sauf drôles constituent une preuve indéniable) mais la magie fonctionne car elle se prend très rapidement au jeu de la reine mégalo, passionnée et outragée. On la croirait sortie d’un conte de fées lu sous acide.

Cependant, la présence magnétique de l’actrice ne peut parvenir à effacer les maladresses de cette version. Nonobstant le manque cruel de nuances, la laideur de la scénographie est à déplorer. Constituée de panneaux transparents coulissants avec au fond une tapisserie bleue avec blasons, elle n’apporte pas grand chose niveau dramaturgie et semble au contraire gêner les déplacements des comédiens. De plus, l’idée d’intégrer une bande-son rock n’était pas foncièrement mauvaise mais pourquoi se limiter aux intermèdes entre les actes ? On aurait aimé entendre plus souvent la guitare électrique de Thomas Gendronneau…

La Marie Tudor de Philippe Calvario nous laisse donc de marbre. La faute à une volonté d’appuyer un comique pas clairement indiqué dans le texte d’Hugo en reléguant complètement aux oubliettes sa dimension noble et tragique. Résultat, le destin de cette reine perdue par sa passion destructrice se dilue dangereusement dans une ambiance de rave-party survoltée mais au final assez superficielle. Si vous aimez Cristiana Reali, n’hésitez pas. Pour le reste, on reste bien plus circonspect… ♥

© Florian Fromentin
© Florian Fromentin
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