Trois ans après les corps-pieuvres sexuels et poisseux d’Octopus, Philippe Decouflé revient en habitué à Chaillot dans Contact. Désireux depuis longtemps de bâtir une comédie musicale, le chorégraphe se lance dans une entreprise transdisciplinaire généreuse, barrée et d’une poésie enchanteresse. Cirque, danse, musique, chant et comédie s’unissent dans une revue divertissante de grande qualité où rien n’est laissé au hasard. D’autres reprocheront un aspect décousu au spectacle mais la forme spécifique des numéros ne présuppose en rien un quelconque fil narratif. L’occasion plutôt de se laisser entraîner dans une rêverie loufoque et maîtrisée, travestie et synchronisée. On adhère !

En baptisant sobrement son spectacle Contact, Decouflé laisse le champ libre aux possibilités folles qu’implique ce titre. Bien sûr, le terme renvoie d’abord aux mouvements corporels fondamentaux de la danse, cette zone où l’émotion pointe lorsque les peaux s’effleurent. Plus globalement, Contact évoque les points de rapprochement entre les arts, dans une optique de décloisonnement salutaire dont la comédie musicale serait une clef de voûte. Balayons directement le reproche du manque de liant que certains se sont empressés de souligner en constatant simplement que Decouflé a mal choisi ses termes. Au lieu d’une comédie musicale, nous sommes face ici à une revue dont les numéros sont présentés par un Monsieur Loyal déguisés sous les traits du Diable (Stéphane Chivot s’amuse d’ailleurs comme un enfant dans son rôle de trublion). Certes, quelques chansons (pas très inspirées, il est vrai) émaillent la prestation mais en aucun cas il ne s’agit d’un musical traditionnel.

L’apport musical se trouve davantage dans la création de Nosfell et Pierre Le Bourgeois : s’intégrant à part entière dans la performance, le chanteur et le musicien insufflent une véritable couleur à l’ensemble. La voix tantôt féminine et sensuelle et tantôt virile et caverneuse de Nosfell accompagne les artistes avec passion et incarnation. Loin de se cantonner à n’être qu’un simple accessoire, le son possède son propre univers dramaturgique.

Au niveau du caractère de ce patchwork, on retrouve les obsessions de Decouflé, à savoir son intérêt croissant pour les nouvelles technologies via la vidéo (effet de dédoublement, symétrie géométrique fascinante, illusions d’optique), le goût pour le travestissement (hommes portant des robes et des talons-aiguilles, gestuelle féminine). Le chorégraphe laisse également transparaître un humour décalé de bon aloi par des parodies de scènes mythologiques ou religieuses et un recours au mythe faustien incarné par un Christophe Salengro (le Président de Groland) délicieux en grand dadais ahuri.

Decouflé propose donc un spectacle accessible à tous, populaire et absolument incontournable. Contact se veut à la croisée des genres artistiques et le résultat s’avère probant. En solos, en duos ou collectivement, la troupe s’investit corps et âme dans une succession de numéros drôles, impeccablement réalisés et captivants. Coup de foudre !  ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Laurent Philippe
© Laurent Philippe