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« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » disait l’ami Rimbaud. Rodolphe Dana semble avoir mis à profit cette fameuse formule dans sa mise en scène de Platonov à la Colline. Balayant d’un revers de main les clichés tenaces liés à la léthargie tchekhovienne, le fondateur du collectif Les Possédés s’inscrit bien plus dans une optique fiévreuse et vaudevillesque : l’œuvre de jeunesse d’Anton, conçue à seulement dix-huit ans, possède en germe tous les leitmotivs de l’auteur russe à savoir les ambitions avortées, l’amour désespéré et l’inadéquation avec un monde trop vil et laid. Avec son lot de maladresses touchantes, cette première pièce attire fréquemment les jeunes compagnies (on se souvient avec émotion de la version 2014, noire et abrupte, de Benjamin Porée à l’Odéon) : Dana tire Platonov vers une farce cocasse et haletante, où les situations dérapent à mille à l’heure. Cohérent dans sa vision de la pièce, il préfère privilégier les gags et la force du désir plutôt que l’ennui et la puissance émotionnelle. Certains lui reprocheront, avec justesse, une vision unilatérale au détriment de plus de nuances mais son projet nous a séduits. N’hésitez pas.

La chaleur est écrasante dans la demeure de la Générale Anna Petrovna. Cette jeune veuve a convié tous ses amis à une fête débridée et alcoolisée. Attendant le retour de Platonov, l’instituteur du village, la petite troupe de pique-assiettes va voir sa tranquille existence bouleversée par l’arrivée de ce cynique Dom Juan. Exaspéré par tant de bêtise, il crache son venin à tous les invités de la sauterie sans réussir à prévoir les conséquences désastreuses de son tempérament de canaille.

Car Platonov s’avère un esprit éminemment complexe : cet ours mal léché suscite sans trop savoir comment l’admiration d’un monde qui en même temps n’en peut plus de son caractère invivable. Ce misanthrope mal compris n’aspire qu’à la joie d’une vie heureuse en communauté mais ne parvient pas à gérer ses accès terribles de mauvaise humeur. Mal dans sa peau et amer, ce noyau involontairement destructeur cristallise toutes les désillusions d’une société révoltée luttant contre l’héritage paternel, la vieillesse et la bassesse d’âme. En plus de la mise en scène, Rodolphe Dana s’est distribué dans le rôle-principal : il accentue la lâcheté du personnage, sa mesquinerie et ses failles en occultant un peu son aura fédérateur. Au début de la pièce, Glagoliev, le riche et nostalgique propriétaire terrien s’exclame que les femmes sont ce qu’il y a de meilleur pour l’homme. Effectivement, le quatuor féminin gravitant autour de notre anti-héros paraît lui apporter du réconfort malgré toutes les vacheries qu’il leur débite : l’amour de jeunesse, l’épouse, la veuve et l’étudiante en chimie constituent davantage des âmes sœurs que des réelles conquêtes dans cette version. Elles forment des compagnes d’écoute, des amies idéales pour cet homme-enfant en perdition.

Dans un décor disparate d’antiquaire, les douze comédiens des Possédés rivalisent d’énergie et de gouaille. Dana les dirige vers des archétypes forcément caricaturaux mais loin d’être dénués de saveur : Christophe Paou campe un négociant bouffon à souhait tandis que David Clavel remporte la palme du clown en médecin grotesque (et déguisé en ours !). Son pendant féminin, Émilie Lafarge explose en étudiante hystérique. Mais c’est Emmanuelle Devos, nouvelle recrue, qui s’en tire avec le plus de panache en Générale hilarante, légère et moqueuse. Ce n’est pas Platonov mais bien elle qui mène la danse, en maîtresse d’orchestre surmenée mais jamais à court d’humour. L’actrice est radieuse, tout simplement.

Ce Platonov renvoie furieusement à du Feydeau ou à du Labiche tant Dana s’en donne à cœur joie dans la loufoquerie. On peut regretter le passage à la trappe des sentiments (qui reviennent en force lors du dénouement tragique) mais le parti-pris de l’adaptation tient toutes ses promesses comiques. Lorgnant sans vergogne vers le vaudeville, tout semble autorisé avec une fantaisie surprenante et tonifiante comme ce peignoir-biche qui camoufle à merveille la Générale ou bien ce feu d’artifice provoqué par du papier foulé dans une piscine gonflable. Dans cette cour de médiocres bons à rien, le rire noir contamine toute l’audience et se propage jusqu’au public. Le comique sonne comme un chant de désespoir masqué mais d’autant plus prenant qu’il ne se dévoile pas directement. Là constitue sans doute la plus belle réussite de cette version de Platonov, qui prenant des chemins audacieux face à l’image habituelle de Tchekhov, nous transporte vers des rives beaucoup moins empruntées mais plus rafraîchissantes. Bravo. ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez