image-148

 

À La Loge, Frédéric Jessua exhume la première pièce de Wedekind, Le Chanteur d’opéra. Rédigé en 1897, en pleine période de transition moderniste, ce « choc entre une intelligence brutale et différentes passions aveugles » confronte la place de l’artiste à l’aura qu’il dégage envers son public. ¨Profondément cynique, la pièce se penche sur les certitudes d’un homme qui le conduisent à délaisser le véritable sens de l’existence. Pour modeste qu’elle soit, la proposition de Jessua s’avère plutôt plaisante, notamment pour l’abattage de Matthieu Dessertine dans le rôle-titre. Pourquoi pas.

Dans une chambre d’hôtel, un chanteur wagnérien s’apprête à partir prendre son train pour Bruxelles. Dans un laps de temps fort court, il recevra trois visites : une jeune groupie inexpérimentée (touchante Lou Joubert), un compositeur raté (pathétique Jean-Claude Bonnifait) et une amante mariée encombrante (hystérique Elsa Grzeszcak). Trois occasions de vider son sac sur le rang de vedette adulée, la difficulté de renvoyer une image parfaite lorsque l’insatisfaction et le désabusement règnent intérieurement. Dépossédé de son individualité par l’appétit intrusif de son auditoire, Oscar Gerardo se sent vide et sans aucun but à accomplir. Métathéâtrale, Le Chanteur d’opéra questionne notre rapport à l’art, ses attentes et ses devoirs, le gouffre entre les inspirations artistiques et la réalité, les déceptions et la passion profanée. Cet écrit de jeunesse n’évite pas les maladresses et la surcharge de références mais la réflexion entamée demeure atemporelle. Il suffit de penser à tous les « people » actuels et à leurs dérives en tout genre pour s’en convaincre.

Le jeune Matthieu Dessertine s’empare du rôle éponyme avec gourmandise. L’acteur fétiche de Py, en tête à claque suffisante mais émouvante dans ses tourments, tient sa partition de bout en bout malgré quelques hésitations. Son charme magnétique captive l’audience : il possède une réelle présence.

La mise en scène de Jessua s’accommode des peu de moyens à sa disposition avec un certain bonheur : un sapin de Noël trône au fond de la salle, on entend Otis Redding et son « Try a little tenderness » ironiquement distillé en ouverture et en clôture. Une ambiance alanguie règne insidieusement sur scène, le temps du bonheur semble définitivement révolu.

Ce Chanteur d’opéra s’avère donc une sortie sympathique pour ceux qui aimeraient découvrir le travail de jeunesse de Wedekind. Frédéric Jessua a su en restituer la saveur virulente, portée par un Matthieu Dessertine en grande forme. ♥ ♥ ♥