Juste avant Noël, Michael Thalheimer nous convie à une fête macabre à souhait. À la Colline, le metteur en scène allemand s’attaque au chef-d’oeuvre d’Horváth, Geschichten aus dem Wiener Wald. Ces Légendes de la forêt viennoise s’offrent telle une farce noire et grinçante sur la bêtise humaine. Volontiers anti-réaliste, le jeu chirurgical de la troupe du Deutsches Theater instaure une violente mise à distance renforçant le désespoir d’un auteur visionnaire ayant prédit la montée du nazisme avant l’heure… Un puissant moment de théâtre.

Une rangée de chaises. Une nuée de ballons. Les comédiens sont déjà sur scène, face au public. Muets pendant cinq bonnes minutes. Le temps de se plonger dans Le Beau Danube Bleu de Strauss. Par cette entrée en matière on ne peut plus kitsch, Thalheimer lance un signal au public. Il le prévient que cette musique si reposante ne constitue qu’un interlude avant la débâcle finale. Celle d’une société viennoise en proie à la crise économique et gangrenée à l’intérieur. La pièce d’Horváth s’attarde sur le microcosme d’un village de la Wachau. Marianne, la fille d’un marchand de jouets, est promise à son ami d’enfance, Oscar le boucher. Mais son cœur balance pour Alfred, le gigolo de la buraliste Valérie. En choisissant de s’émanciper de la tutelle paternelle, la jeune fille se condamne : elle part avec son voyou fauché dans l’espoir d’une vie libre. Son chemin de croix n’en finira pas, la conduisant à se dévêtir dans un cabaret miteux pour finir par la case prison. Cette terrible dégringolade vers les désillusions les plus totales s’effectuera dans la douleur.

Afin d’éviter un pathos dégoulinant et facile, Thalheimer opte pour le parti pris de la mascarade outrée. Forçant judicieusement l’aspect carnavalesque du texte, il en fait ressortir toutes les zones d’ombre. Cette parodie des contes de fée méchamment perfide trouve un terrain rêvé pour s’exprimer. Le rire se veut jaune, la stupidité des personnages possède invariablement une dimension émouvante : ainsi en va-t-il de la cougar Valérie (tordante et poignante Almut Zilcher) collectionnant les petits jeunots afin de combler le grand amour jamais arrivé ; d’Oscar (Peter Moltzen en mode nounours dandy), amant malheureux et agaçant ; d’Alfred (arrogant et goujat Andreas Döhler), opportuniste sans talent rêvant de pouvoir s’établir et bien sûr de Marianne (merveilleuse Katrin Wichman au jeu nuancé), l’idéaliste au cœur noble dont les tourments successifs effrayent.

Thalheimer inscrit sa version des Légendes dans une épure scénique de bon aloi : le plateau est vide et les personnages en représentation/position de voyeurs. Tandis que les acteurs concernés évoluent dans un rectangle de lumière, les autres baignent dans la pénombre au fond de la salle. Une pluie continuelle de confettis s’abat lors de l’épisode du cabaret, renforçant le tragique de la situation par une ironie dévastatrice. Des masques en carton inquiétants et laids soulignent la contamination progressive de la bêtise humaine. Peu d’effets mais très efficaces. Le metteur en scène se concentre plutôt sur sa direction d’acteurs, impeccable. Entendre la pièce en langue originale crée un plus dans l’approche du texte non négligeable : l’allemand, avec ses gutturales et ses chuintantes, évoque la douce horreur de l’intrigue.

On ne peut dès lors que s’incliner devant la maîtrise de Thalheimer avec ces Légendes : rigoureux et impitoyable dans son point de vue, l’Allemand accompagne les tracs d’Horváth avec brio. On ressort secoué de cette immense bouffonnerie sombre. ♥ ♥ ♥ ♥

© Arno Declair
© Arno Declair
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