En 2011, Pascal Rambert propageait une onde de choc sévèrement remuante avec Clôture de l’amour. Ce ping-pong verbal à retardement entre Audrey Bonnet et Stanislas Nordey avait provoqué un immense séisme aussi bien du côté des spectateurs que de la critique. Adaptée dans le monde entier, la pièce avait définitivement consacré l’œuvre déjà foisonnante de Rambert.

Trois ans plus tard, le directeur du T2G présente sa nouvelle création dans le cadre du Festival d’automne : Répétition. Un titre programmatique alléchant évoquant le style lancinant de Rambert et ses aspirations métathéâtrales. Un casting de luxe où l’on retrouve Bonnet et Nordey, accompagnés d’Emmanuelle Béart et de Denis Podalydès. À l’arrivée, quelle terrible déception ! L’exploit de Clôture n’a pas été renouvelé : propos tautologiques rasoirs, gestion de l’espace et des corps maladroite, peu d’écoute et au final un exposé interminable qui tient de l’exercice de style. Le choc est rude.

Un regard trop appuyé entre Denis et Emmanuelle jette le feu aux poudres à la table de répétition. Audrey, brune amazone longiligne, décide de quitter la « structure », ne supportant plus cette mauvaise comédie. Elle s’effondre sur scène pour laisser la place à Emmanuelle qui se concentre sur le plaisir, la jouissance et l’aveu d’un double amour. Denis prend ensuite le relais pour traiter de l’abysse et du statut de l’artiste, un psychopathe qui n’hésite pas à tuer pour combler ses ambitions. Enfin, Stan met un terme au discours en soulignant le rôle du messager dans le théâtre occidental et en exhortant les « jeunes gens » à « se lever » et à « se réveiller ».

Somnifère logorrhéique 
On règle donc ses comptes dans Répétition. Dans quatre blocs de monologues. Contrairement à Clôture, où la question de l’intime amoureux se prêtait à merveille à cette forme désarmante, la mayonnaise ne prend pas avec le quatuor. La déflagration attendue s’apparente plutôt à une dissertation verbeuse et fatigante. Provocante dans sa forme mais n’étant pas à la hauteur de ses trop vastes ambitions, la pièce décolle trop rarement  : on décroche vite. Les quatre acteurs, absolument renversants dans leur solo (la fougue vindicative de Bonnet, la sensualité farouche de Béart, le désabusement fatigué de Podalydès et l’espoir communicatif de Nordey), ne parviennent pas à produire une synergie. Confinés dans leur performance, ils oublient de se soucier de la présence de l’autre. Rambert gère de façon brouillonne les déplacements dans l’espace des acteurs, qui, lorsqu’ils ne brillent pas dans leur numéro, essayent de remplir sans conviction le plateau à coup de laçage de chaussure, de grignotage ou de prostration dans un coin. La chair semble désincarnée, sans doute une intention voulue du metteur en scène pour renforcer la mise en abyme de la répétition théâtrale… En tout cas, « quelque chose cloche dans cette maison » comme l’affirme Eléna dans Oncle Vania

D’ailleurs, l’intertexte tchekovien fourmille dans la pièce (l’allusion à La Cerisaie et le monologue final de Sonia repris par Stan) tout comme d’autres références littéraires et historiques. Rambert a beaucoup voyagé dans les pays de l’Est en écrivant Répétition, d’où le fantôme pesant de Staline, le petit père des peuples exterminateur des espoirs de millions de gens. Cette évocation insistante et didactique apparaît bien lourde (l’utopie communiste rejaillirait sur celle du collectif artistique…) tout comme ce récit en gigogne autour d’un autre quatuor de personnages qui seraient des doubles de nos comédiens… À trop vouloir abattre plusieurs cartes d’un coup, Rambert s’égare en chemin et nous avec.

La vision du monde qu’il transmet, celle d’une société rongée par le découragement et revenue de toutes ses désillusions, ne peut pas se targuer d’audace : rien de nouveau sous le soleil. Pourquoi Rambert, au lieu d’évoquer le macrocosme mondial via un quatuor d’êtres perdus, ne s’est-il pas plutôt penché sur les rapports entre ces divers corps de métiers théâtraux ? Il avait pourtant l’embarras du choix vu l’expérience de sa distribution. Amplement autofictionnelle, Répétition aurait pu constituer un terrain de jeu idéal pour discuter du rapport entre théâtre, amour, haine et complémentarité.

On connaît la qualité d’écriture de Rambert, il l’a déjà prouvée dans Clôture : ici, on a l’impression d’être en face d’un texte ampoulé, creux, inutilement répétitif pour le coup. La logorrhée montre vite ses limites et ne délivre aucune réaction ni émotion, sinon une certaine forme d’irritation et de colère. Colère de ne pas avoir retrouvé la force de frappe dévastatrice d’un auteur inspiré. Colère de ne pas avoir adhéré à un texte qui nous a semblé bien vain. Quelle frustration rageuse en sortant du T2G…

Malgré tout, l’ultime scène de la pièce change la donne : comme l’a annoncé Stan, le temps de la beauté est arrivé. À terre, les acteurs se taisent enfin, pour permettre l’entrée en scène de Claire Zeller. La gymnaste, dans un silence de mort, sort son cerceau, ses masses, son ruban et son ballon et se lance avec une élégance divine sur la piste. Un moment de grâce profond et apaisant, loin de tout ce venin discursif. Une dernière répétition avant que la pénombre ne balaie progressivement le plateau, noyant dans l’obscurité des corps défunts d’avoir trop parlé. ♥

RÉPÉTITION de Pascal Rambert. M.E.S de l’auteur. Théâtre de Chaillot. 01 53 65 30 00. 2h15

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