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Deux ans après son succès monstre à l’Odéon, La Réunification des deux Corées revient en fanfare pour Noël. Le metteur en scène/auteur star Joël Pommerat s’érige en soldat de l’amour questionnant l’ampleur de la passion et du désir. Porté par une troupe au talent toujours incontestable, ce kaléidoscope de saynètes explose telle une bombe sur le plateau des Ateliers Berthier. Exsangues, le public comme les comédiens reçoivent l’uppercut grotesque et terrible de cette maladie d’amour si humaine… Immanquable !

Contrairement à Cet Enfant qui abordait les relations parents/enfants, La Réunification se penche sur la vie de couple, ses fulgurances et ses déceptions. La construction du texte reste identique : une succession de mini-intrigues indépendantes motivées par un fil conducteur apparent. Pommerat a sans doute eu les yeux plus gros que le ventre en ambitionnant de brosser une cartographie complète du Tendre. La prostitution, Alzheimer, le divorce, l’abandon : autant de thèmes esquissés mais restant à l’état d’ébauches. En soi, ce parti pris ne pose pas vraiment problème dans le déroulement dramatique car bien que la gourmandise de Pommerat n’autorise pas de réel développement autour de cette réflexion sur l’amour ; la variété de ton, de jeu et d’écriture des épisodes permet de piocher à sa guise et de ne jamais s’ennuyer.

Évidemment, les sketchs s’avèrent inégaux mais certains frappent sans conteste l’esprit. Songeons à cette parodie déjantée des Feux de l’amour avec un mariage tournant au vinaigre ou à cette secrétaire exposant sans honte aucune ses rêves érotiques à son patron. N’hésitant pas à verser dans la caricature, l’écrivain vise pourtant très juste ; l’amour nous pousse parfois à des énormités non contrôlables confinant à l’absurde. D’autres séquences bouleversent et laissent pantois : songeons à ce moniteur de vacances accusé de pédophilie, acculé par deux parents inquiets alors qu’il tentait simplement de rassurer leur fils. Ou bien à ce couple schizophrène qui s’invente des enfants afin de ne pas se séparer. Ou encore cette prostituée en mal d’amour qui n’hésite pas à proposer des passes gratis pour quelques minutes de tendresse…

La force incroyable de La Réunification tient réellement à sa propension à envisager l’amour comme une somme d’attitudes contradictoires. On s’esclaffe, on retient son souffle, on panique. Tels des amoureux au final devant la violence et la maladresse des cœurs qui peinent à s’exprimer.

Comme toujours chez Pommerat, la beauté plastique de son travail émerveille les sens.  Fumée fantastique, auto-tamponneuses inattendues, système bi-frontal confortant la position voyeuriste du spectateur, allée d’errance où les personnages déambulent solitairement, lumière guide et trompeuse, fondus au noir brumeux… Bref, on reconnaît bien la patte de l’enfant prodige du théâtre mais aucune monotonie dans la représentation. Un chanteur aux faux airs de David Bowie mène la danse de cette partition mystérieuse clôturée par une ambiance à la « Thriller » où les amants désenchantés se transforment en zombies de l’amour. Toute la troupe démontre, s’il était encore besoin, la fabuleuse étendue de leur gamme interprétative (coup de cœur toujours fidèle à Marie Piémontèse, Agnès Berthon et Saadia Benthaïeb).

À la fois chorale et fragmentée, cette Réunification des deux Corées exploite donc la métaphore guerrière des retrouvailles comme terrain à découvrir, à maîtriser et  à aimer. Pommerat explore l’amour dans tous ses états avec plus ou moins de succès suivant ses saynètes. On reste charmé et profondément captivé par cet artiste à l’univers si particulier et aux mots si simples mais si vrais. Un moment magique. ♥ ♥ ♥ ♥

© Élisabeth Carecchio
© Élisabeth Carecchio
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