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Dans les Fragments d’un discours amoureux, Barthes compare l’amant abandonné au prisonnier de Dachau. Une mise en parallèle provocante mais qui souligne l’explosion sentimentale des personnages de La Double Inconstance. Dans cette pièce étonnante, Marivaux dresse le portrait d’une jeunesse infidèle où le désapprentissage de l’amour s’incline devant l’éphémère de la passion. Anne Kessler, sociétaire du Français (qu’on voit trop peu sur le plateau), compose un bijou de mise en scène, sensible, cruel et piquant. Dans une mise en abyme (au départ un brin confuse) ayant pour cadre les locaux même de la Maison de Molière, Kessler inscrit sa version marivaudienne dans l’espace-temps d’une répétition générale où la démarche de l’acteur devenant personnage se superpose à celle de l’amoureux sûr de soi puis fléchissant sous le poids d’un monde incertain et fissuré. Percutant !

Selon l’adage, on est prêt à tout par amour… Ce conseil n’a pas échappé au Prince, désespéré de posséder Silvia, une jeune villageoise. Prêt à tout, il la kidnappe et l’enferme dans son château sans pour autant se montrer. Le cœur épris d’Arlequin, Silvia décide ne pas plier et de résister aux assauts du Prince. Avec l’aide précieuse de Flaminia, il élabore une machination diabolique destinée à séparer les deux amants et mettant à rude épreuve la fidélité du couple. Dans cette prison dorée, le maître des lieux soumet le tandem à une série de tentations alléchantes comme la promesse d’une cave à vins, de belles parures, l’appât de titres de noblesse ou la volonté de faire taire les ragots des commères… Marionnettes manipulées à l’envi, Silvia et Arlequin, de couple uni passe à duo lassé.

Par petites touches, dans une gradation de plus en plus nettement marquée, Marivaux célèbre l’intelligence de l’amour sachant mettre fin à temps à une relation lorsque le désir s’étiole avant un drame irrémédiable, le mariage. Le Prince et Flaminia reconfigurent le palais en un terrain d’expérimentations jubilatoire et pervers où la constance se voit sérieusement remettre en question. Anne Kessler a choisi d’ancrer son adaptation dans une récréation du foyer des artistes. La belle scénographie de Jacques Gabel, surprenante d’exactitude, inscrit les corps dans un processus de transformation : les comédiens quittent leurs habits uniformes pour enfiler des costumes de plus en plus disparates et somptueux : ceux de leurs personnages. Le lien entre ce parti pris et la pièce ne saute pas aux yeux de prime abord et laisse circonspect : tout l’acte I est émaillé de projections rappelant les dates précises des répétitions pour chaque scène, détruisant ainsi l’illusion théâtrale. Les dames de compagnie chipies et les valets taquins tournent les pages d’un cahier de répétitions, suivant avec exactitude les répliques et les placements des acteurs. Puis, au fur et à mesure que la représentation se poursuit, on comprend que ces jeux de miroir accompagnent la progression à la fois de l’acteur vers la quintessence de son rôle mais aussi des certitudes inébranlables du personnage vers sa libération via la rupture. Déclinant avec folie ces poupées russes, Anne Kessler s’amuse à se jouer des codes du théâtre.

Magnifique directrice d’acteurs, la metteur en scène s’entoure d’une troupe à l’homogénéité épatante. Coup de cœur pour la toujours exceptionnelle Florence Viala, dame de cœur fielleuse à souhait mais succombant elle aussi à son propre piège. Intrigante dans ce double jeu, la comédienne livre une performance digne de son talent. À ses côtés, Stéphane Varupenne campe un Arlequin droit dans ses bottes, rustre et glouton mais possédant une belle noblesse d’âme. L’alchimie entre lui et Viala fonctionne à merveille. Pour une fois, le cabotinage de Loïc Corbery n’agace pas mais s’inscrit pleinement dans la partition du Prince, enfant gâté se pavanant dans son peignoir bariolé et amateur de bulles de savon. L’acteur joue de ses charmes et ses apparitions fugaces instaurent un trouble prégnant. Adeline d’Hermy se sert de sa voix de gamine boudeuse pour insuffler à Silvia une bonne dose de naïveté sensuelle. Charmante. Georgia Scalliet et Éric Génovèse ne déméritent pas dans des rôles plus subalternes mais terriblement tordants.

La pièce dure tout de même deux heures quinze mais l’ensemble se suit avec fluidité, le ton badin et rapide se veut dynamique malgré quelques scènes qui s’étirent, à l’intérêt moins passionnant (notamment celles avec le Seigneur, pourtant porté par une Catherine Salviat très en forme).

Anne Kessler signe donc une Double Inconstance tourbillonnante où plusieurs niveaux symboliques s’entrecroisent pour créer un spectacle déroutant mais prenant. Troupe impeccable, pertinence de la vision, décors superbes (notamment la garden party de l’acte II ou le balcon final), finesse de la dramaturgie… Bref, du bonheur salle Richelieu ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand
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