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Comme de coutume à l’approche de Noël, le Français programme son spectacle jeune public pour les fêtes. Après La Princesse au petit pois, Andersen se retrouve également à l’honneur cette année. Olivier Meyrou a perçu la portée atemporelle de La Petite Fille aux allumettes en amalgamant deux niveaux de perception apparemment inconciliables. Poussant à son paroxysme l’hypernaturalisme social de la fable en la contextualisant à notre époque, il crée une mise à distance en lorgnant vers un onirisme-vidéo poétique. Amplifiant la noirceur du conte d’Andersen, Meyrou tire sans complexe vers le glauque et  façonne une adaptation déconcertante, surtout pour les plus jeunes, mais nécessaire dans la mesure où il est question de deuil et de questions sociétales importantes comme la pauvreté ou l’exclusion. Remarquable.

La Petite Fille aux allumettes possède tous les ingrédients d’un « conte cruel » cher à Villiers-Adam. Tout commence par un conte de fées traditionnel : une mère, un père et leur fille s’amusent dans un photomaton pour immortaliser l’occasion. Détente et bonne humeur au rendez-vous malgré la misère. Mais la joie tourne court lorsque suite à un vol, la mère meurt, victime d’un accident de voiture. En colère, le père rejette la faute sur sa fille et lui ordonne d’aller vendre des allumettes pour ramener des sous en cette soirée du Réveillon. Pieds nus, frigorifiée, la petite se consume lentement en se réchauffant avec ses allumettes. Jusqu’à mourir de froid, le sourire aux lèvres, rejoignant sa grand-mère au Paradis.

Oliver Meyrou injecte de la contemporanéité dans sa mise en scène notamment par l’utilisation dramaturgique des objets. Le caddie se transforme en berceau puis en linceul, la poubelle devient une campagne de jeu et des jouets défectueux des amis imaginaires. Ce réalisme nous confronte à la paupérisation de la société, à ces laissés pour compte possédant encore des rêves et des aspirations. Structurant son récit selon un avant, un pendant et un après; Meyrou se penche aussi bien sur les causes que sur les conséquences de cette pauvreté. La culpabilité du père envoyant sa fille au casse-pipe résonne avec l’appel de l’Abbé Pierre. Incapable d’exprimer son amour à son unique enfant, il finit seul et désemparé.

Quelle histoire sombre que ce conte ! On a froid dans le dos en assistant à la déchéance d’une enfance innocente, au destin brisé par l’inégalité des chances. Meyrou appuie donc l’âpreté de la partition andersonnienne en ne négligeant cependant pas des percées comiques tel que ce dialogue entre le petite et un pou. La fantaisie ne manque également pas à l’appel grâce à la vidéo enfantine, naïve et touchante du metteur en scène et de Loïc Bontems offrant des bouffées d’air bienvenues comme ce sapin de Noël ou ces poissons-arêtes. La neige s’incruste aussi joliment dans la projection, la vidéo n’est jamais accessoire. Mais des scènes de jeu prennent soudainement une coloration tragique : ainsi cet épisode de la dînette où la petite ingurgite littéralement du papier journal, des gobelets en plastique ou du carton. Cette tentative dérisoire d’échapper aux engelures et à l’ennui se montre poignante.

La place centrale de la mort dans le conte renverse les schémas traditionnels : elle allège une vie triste et sans avenir en ouvrant les portes d’un au-delà lumineux et accueillant. La voix protectrice et terrifiante de Catherine en grand-mère affectueuse apporte d’ailleurs une touche d’émotion aux propos. La petite, telle Wendy, vole dans les airs, libre et heureuse et disparaît comme le souffle d’une bougie.

Le trio d’acteurs du Français démontre l’étendue de son talent, Anne Cervinka en tête. La nouvelle recrue s’avère idéale dans le rôle éponyme : gracile et fine comme une allumette, elle distille légèreté et égarement dans son interprétation. Jouant une petite fille mature par la force des choses, elle reste imaginative et courageuse. Bouleversante. De sa voix grave, Céline Samie campe une mère ange-gardien protectrice et habitée. Enfin. Nâzim Boudjenah, s’en sort fort bien dans un rôle difficile, celui d’un père brutal et fragile.

Cette Petite Fille aux allumettes explose donc dans une noirceur hallucinante où la violence du conte dissuaderait d’emmener des enfants. Pourtant, la version qu’en propose Olivier Meyrou séduit amplement par sa capacité à mixer deux univers opposés et extrêmes ; la crudité ultraréaliste côtoie des envolées ludiques et oniriques pour créer un spectacle fascinant à tout point de vue. Foncez ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Cosimo Mirco Magliocca
© Cosimo Mirco Magliocca
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