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En 2000, Isabelle Adjani refusait d’être la Phèdre de Chéreau. Quinze ans plus tard, l’actrice au regard myosotis aurait-elle voulu racheter cette erreur de parcours en revenant sur les planches dans Kinship de Carey Perloff ? Difficile en effet de ne pas y voir un lien de cause à effet, tant le mythe de cette héroïne tragique semble la hanter. La pièce de l’Américaine a immédiatement séduit Adjani par la fulgurance de son écriture et la perte de repères d’une femme à la situation professionnelle et familiale épanouie suite à sa passion dévorante pour un jeune homme. Clairement inspirée par l’hypotexte racinien aussi bien dans sa thématique que dans sa structure, Kinship souffre terriblement de la comparaison avec son modèle. Bien que la dramaturge possède des pistes de relecture probantes, elles demeurent à l’état d’esquisses et l’ensemble paraît bien tiède et convenu face au déchaînement incandescent des vers du maître du classicisme. Loin de posséder la charge sulfureuse des pensées incestueuses de l’original, Kinship se construit comme un feuilleton de l’après-midi de TF1. Affirmer qu’on attendait Adjani de pied ferme relève de l’euphémisme. Dans cette partition maigre comme peau de chagrin, la reine Margot et ses deux partenaires s’en sortent remarquablement bien dans la mise en scène épurée de Dominique Borg. Nonobstant des maladresses, le travail de la couturière d’Adjani tient la route. Alors franchement, pourquoi pas. À découvrir au Théâtre de Paris.

Elle est rédacteur en chef adulée d’un journal de province. Mariée, deux enfants, la vie suit son cours paisiblement. Jusqu’au jour où une jeune recrue bouscule sa routine et la transforme en étoile ardente folle de désir. Mettant dans la confidence sa meilleure amie, Elle ne se s’imagine pas une seconde qu’il s’agit de son fils. Cette coïncidence malheureuse plongera le trio dans la souffrance. Reprenant le canevas de la Phèdre racinienne sans jamais parvenir à atteindre la pureté de sa langue ou le tragique de la situation, Perloff s’en éloigne quelque peu dans la mesure où elle change l’origine de la faute : ce n’est plus Elle/Phèdre qui se lance dans un aveu déchirant mais bien Lui/Hippolyte qui prend l’initiative et séduit sa patronne. À mille lieues de son image de chasseur solitaire, Lui devient entreprenant voire très insistant. Et renvoie presque au harcèlement moral que subissent de nombreuses femmes en entreprise même si bien sûr Elle tombe vite sous le charme de son assaillant… Ce déplacement de perspective réduit considérablement l’audace du mythe, d’autant plus que Perloff semble mettre sur un même niveau le fait de sortir avec le fils de sa meilleure amie et son employé à la fois, et d’éprouver des pulsions pour son beau-fils. L’adaptation peine donc à décoller, alourdie par des fondus au noir systématiques et des vidéos sans grand intérêt. Que penser également de ces vers unaniment célèbres de Racine déclamés par Adjani en voix off et pris en charge par un danseuse dont on a du mal à voir l’utilité sur le plateau ? Pourquoi ne pas avoir carrément placé l’actrice au centre de la scène (d’ailleurs bien vide mais dont le dépouillement empêche une surcharge dans le mélo) pour pouvoir enfin s’emparer des mots même de cette pièce superbe ? Quelle frustration !

Perloff s’est tout de même bien documentée et de petits détails, qui ont l’air insignifiants, en révèlent bien plus que le macro-ensemble comme l’obsession de l’héroïne pour la lune. Cet astre s’avère directement lié à Diane, déesse de la chasse et protectrice d’Hippolyte. Inutile en outre de préciser que Phèdre est la fille du Soleil et que Vénus constitue la grande rivale de Diane pour comprendre comment les réseaux de signification et les allusions mythologiques se brouillent. En étant irrésistiblement attirée par l’astre lunaire, Elle dévoile déjà inconsciemment son penchant pour Lui et les entraves qu’elle aura à subir quant à la réalisation de son amour. L’attrait principal de Kinship réside d’ailleurs plutôt justement dans son titre. La « parenté » dont il est question réside dans le triangle des personnages et dans la réflexion sur l’échec d’un modèle éducatif qu’on inculque et qui se retourne contre vous. L’égoïsme étouffant de la mère engendre une réaction de rejet de la part du fils, incapable d’aimer réellement Elle. Par ricochets, ces relations s’alimentent et prennent sens.

Au niveau de la direction d’acteurs, Dominique Borg s’en tire efficacement. Il faut dire que les conditions de la création de Kinship ont été désastreuses : première repoussée, changement de metteur en scène et désistement de Carmen Maura : bravant la tempête, Borg sort la carte du minimalisme et le résultat fonctionne plutôt bien. Isabelle Adjani était attendue au tournant, huit ans après La Dernière Nuit pour Marie Stuart. Lors de la représentation, les costumes de l’actrice sautent aux yeux : nageant dans des habits XXL informes, Adjani semble volontairement s’enlaidir alors qu’elle est magnifique. Se cachant sous des lunettes noires ou de vue, rabattant constamment son trench, elle confirme le contrôle viscéral de son image. Du coup, l’érotisme passionnel censé se dégager avec Niels Schneider en prend sévèrement un coup. Pas vraiment sexy cette robe de soirée noire ressemblant davantage à un sac-poubelle qu’à du Chanel… Pourtant, l’alchimie entre le duo opère : de la relation hiérarchique en passant par la drague, le don de soi, l’ivresse du désir, la lassitude et la rupture. L’acteur révélé par Dolan profite de son allure féline pour ensorceler sa proie dans une performance juste. Vittoria Scognamiglio est la révélation de la soirée : hilarante mama italienne ultra possessive, elle tire en rafales ses remarques sarcastiques, notamment sur le milieu corrompu de la presse. Belle présence solaire sachant également dévoiler une face plus sombre, surtout lors de la confrontation finale tant attendue.

Ainsi, Kinship subit une cabale en partie injustifiée : bien que l’écriture de Perloff se montre globalement sans surprise et terne, des fulgurances qui mériteraient d’être creusées apparaissent. Dominique Borg a su tirer le meilleur de la pièce en adoptant une épure bienvenue. Les trois comédiens investis délivrent une belle harmonie. Même si on aurait souhaité une Adjani encore bien plus explosive… Ironie du sort, Séverine Magois s’est également occupée de la traduction de L’Amour de Phèdre de Sarah Kane. Cette réécriture d’une toute autre envergure émotionnelle et dramatique aurait parfaitement convenu à Adjani mais il se murmure qu’une autre Isabelle est sur le coup dans une mise en scène de Warlikowski… Comme quoi. ♥ ♥ ♥

© San Bartolomé
© San Bartolomé
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