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L’immense Sarah Kane nous a quittés trop tôt : sa dernière pièce, 4.48 Psychose, considérée à tort par des raccourcis biographiques réducteurs comme son ultime testament littéraire, est publiée à titre posthume un an après sa pendaison. Trajectoire fulgurante, la comète Kane délivre ici l’acmé d’une production dramatique où l’abstraction d’une voix désespérée cherche obstinément la lumière de la guérison. À La Loge, Sara Llorca et Charles Vitez en tirent une lecture cohérente, tenant jusqu’au bout leur proposition centrée sur la dichotomie complémentaire du blanc et du noir et le dédoublement chorégraphique. Une heure dix de théâtre habitée mais dont la littéralité et la noirceur peut-être trop appuyées du texte kanien cachent l’énergie solaire qui émane de cette « couche de cafards » par un manque de prise de distance dommageable. Malgré ce reproche, n’hésitez pas à vous rendre dans ce petit théâtre convivial près de Bastille où la jeune création est à l’honneur. Sarah Kane devient trop peu montée actuellement pour faire l’impasse sur cette adaptation qui mérite le détour.

4.48. L’heure précise tombe comme un couperet. Une voix féminine programme son suicide annoncé, assume sa folie. Désire surtout de l’aide. Un appel au secours envers une institution psychiatrique dont l’acharnement médicamenteux assomme et lobotomise l’instance narrative fugitive. La figure du médecin, mi-bourreau, mi-victime, mi-amant fantasmé, apparaît comme un médium déceptif : il échoue à la soulager, demeurant impuissant face à la dépression qui envahit totalement la psyché et la peau de cette femme. Pourtant, la violence de la situation n’empêche pas d’aspirer à une lumière scintillante et réconfortante.

La pièce de Kane s’avère effectivement traversée par une double isotopie antithétique mais absolument vitale dans l’économie dramatique de 4.48 Psychose. Le cerveau de la voix se montre marqué par l’obscurité, la raison sombre progressivement dans la démence la plus totale. « Rappelez-vous la lumière, croyez la lumière » éblouit ainsi par fréquence la partition kanienne comme une exhortation à l’espoir, à la vie et au bonheur. Ce mantra se conjugue également à l’« ouverture de la trappe », cette tentative de se délivrer du mal en accédant enfin à l’éclat du soleil. On ne peut donc pas proposer une lecture unanimement lugubre de 4.48 sans opérer un contresens dans l’intention même du texte.

Sara Llorca et Charles Vitez semblent pourtant privilégier cette dimension sombre et glauque mais parvenant toutefois par touches, trop peu nombreuses, à saisir ces notes lumineuses. Le duo a décidé de dédoubler la voix en engageant un danseur-comédien africain. Les chants qu’entame circulairement DeLaVallet Bidiefono résonnent à la fois comme une secousse joyeuse et énergique et un cri de douleur. La trouvaille du tandem frappe par son ingéniosité : en dédoublant la parole et les corps, la schizophrénie de la jeune femme prend vie avec plus de violence. Désir, répulsion, union et rupture oscillent ainsi constamment sur le plateau rappelant un autre couple kanien : Grace et Graham dans Purifiés. Ce questionnement sur le double préfigure une série de parallèles opposés culminant avec l’oxymore de la « neige noire » : clarté/obsurité, noir/blanc, corps/esprit… La danse épileptique dynamise les propos et insiste sur la corporalité dans l’œuvre de Kane. Sara Llorca parvient à nuancer son jeu en endossant plusieurs casquettes : l’enfant faible, l’amante bafouée, la malade pathétique et virulente, la femme apaisée par la tentation du suicide. La comédienne sait se rendre subtile contrairement à son partenaire Antonin Meyer-Esquerré qui reste assez monolithique dans le rôle compliqué du médecin.

Des idées bien trouvées ponctuent la représentation comme ce lâcher de confettis géométriques rappelant la suite de chiffres qu’énonce Bidiefono ou ces chaises tour à tour carapaces protectrices renvoyant à la prise de parole en groupe ou ligne de défense amorçant la confession finale. Et pour une fois, la musique live orchestrée par Benoît Lugué et Mathieu Blardone ne se déguise pas en artifice mais accompagne le déchirement intérieur de cet esprit perdu et lucide.

Ainsi, nonobstant un parti pris de noirceur faisant pencher inégalement la balance dans cet équilibre subtil maintenu dans l’écriture de 4.48 entre désespoir et douceur, Sara Llorca et Charles Vitez réussissent à livrer une vision plutôt aboutie de cette pièce compliquée à mettre en scène. L’introduction d’un troisième personnage (cet « hermaphrodite d’ille-même », offre un nouvel éclairage au discours, celui d’une matérialisation d’un double inquiétant et réconfortant. En inconditionnels absolus de Sarah Kane, cette version nous a paru tout à fait honorable, riche d’idées et gagnant à être découverte. ♥ ♥ ♥ ♥

© Adrien Berthet
© Adrien Berthet
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