yvonne_malteLe décor de serre tropicale révèle la moiteur d’une société en décomposition. Dans Yvonne, princesse de Bourgogne, Jacques Vincey met en scène le basculement d’une cour royale abêtie par ses tics et ses convenances dans l’horreur meurtrière en propulsant Marie Rémond, spectre rêveur, comme catalyseur oppressant et fascinant. Farce tragique, où le rire corrosif s’allie à merveille à la violence d’un lynchage épouvantable, cette pièce trouve un écrin grotesquement festif assumé. On se régale au Théâtre 71 !

Ping-pong, exercices de fitness, cardio… La pauvre Yvonne se transforme davantage en sportive qu’en princesse. Avant le début de la représentation, le public assiste à toute une batterie d’efforts métaphorisant le calvaire physique et la torture mentale que va subir la simple d’esprit. Gombrowitz affirme dans sa préface que « Les héros de la pièce sont des gens tout à fait normaux, mais qui se trouvent dans une situation anormale. ». La version de Vincey s’écarte in medias res de cette banalité pour indiquer la perversion d’une famille dégénérée. Les déclamations emphatiques de la Reine Marguerite, le sadisme effrayant du Prince Philippe qui décide d’épouser Yvonne,par défi face aux lois de la nature malgré son dégoût, ou encore le Roi Ignace cousin d’Ubu, totalement déjanté plantent l’ambiance. On ne peut donc parler de « normalité » ici. Simplement, Yvonne l’étrangère renvoie, tel un miroir muet d’autant plus révélateur et implacable, toute la noirceur et la lâcheté d’une cour dont les mots creux apparaissent bien dispensables. Yvonne succombera finalement aux pulsions collectives meurtrières d’une famille obsédée par le maintien des étiquettes.

À part dans le paysage dramaturgique, le personnage d’Yvonne provoque d’emblée l’empathie. Cette « chèvre-émissaire », frêle, timide, laide et empotée, semble cultiver tous les maux de la Terre mais la force brute et la pureté de son amour détonnent dans cette société hypocrite. C’est elle la reine du bal au final. Marie Rémond saisit l’opportunité en or de se glisser dans le gilet à capuche hideux de son rôle pour susciter l’émotion à travers un jeu quasi exclusivement gestuel. Démarche apeurée et enfantine, regard perdu et inflexible, grognements de bête traquée… L’actrice délivre une interprétation réjouissante et touchante. Ses camarades ne sont pas en reste : on retiendra surtout Hélène Alexandridis impériale en Reine lyrique et poétesse enflammée dont ses tirades folles évoquent Lady Macbeth sur un mode comique génial. Thomas Gonzales campe un Prince enragé au regard de psychopathe convaincu tandis que Jacques Verzier séduit en Chambellan fantasque et obséquieux.

Jacques Vincey se permet quelques fantaisies osées et gourmandes telles ces perches en Ferrero Rocher ou cet envahissement progressif de la sauvagerie avec les palmiers envahissant le loft chic au moment même où la cour laisse parler ses instincts les plus primitifs. Les deux heures de représentation filent assez fluidement et le nouveau directeur du CDR de Tours nous embarque dans un spectacle où l’irréel côtoie la bassesse de la nature humaine. Une adaptation forte et choc à découvrir rapidement ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois