À l’honneur du Festival d’Automne avec pas moins de trois spectacles, le chorégraphe-comédien Alessandro Sciarroni l’avoue sans ambages : il n’y connaît rien au monde du cirque. Pourtant, dans UNTITLED_I will be there when you die, l’artiste italien invite à une mise en perspective du jonglage. Comme l’indique judicieusement son titre, ce spectacle hybride oscille entre la performance circassienne, la danse et le théâtre muet. Au delà de la beauté formelle du geste, UNTITLED hypnotise surtout par sa réflexion sur l’endurance : en épuisant les corps dans leurs derniers retranchements, Sciarroni nous convie à tester les limites de l’art. On sort subjugués du Monfort. Foncez !

Ils arrivent tranquillement sur un grand plateau nu et blanc. Les yeux fermés, plongés dans une intense méditation, ils se concentrent. Puis, saisissant tour à tour une quille, les quatre jongleurs commencent leur show, secondés par les notes de piano de Pablo Esbert Lilienfeld. Le son mat des massues retombant dans les mains des circassiens entament une mélodie lancinante. Puis, le tempo monte crescendo, la musique devient de plus en plus stridente en même temps que les difficultés se corsent. Une, puis deux, trois et quatre quilles, les yeux plantés face au public pour finir par des échanges totalement hallucinants. À chaque gradation numérique, le jongleur regarde ses camarades d’un air de défi complice.

Ce mouvement en dit long sur l’intention de Sciarroni : il s’agit dans UNTITLED d’exhiber la force du surpassement. Véritable prouesse, ce numéro de voltige engourdit les membres et fatigue les yeux de nos acrobates. De la sueur et des halètements ponctuent la performance. Le corps souffre devant nous dans une belle énergie. La démarche du chorégraphe encourage l’échec de la massue qui tombe. Anticipant le plaisir coupable du spectateur qui n’attend que ce moment terrible, l’Italien assume cette peur de la chute en la hissant en principe dramaturgique : évacuant la carte de la vitesse ou du rire pour contrecarrer cet incident de parcours, Sciarroni insiste au contraire sur le naturel de cette conséquence. Les pauses étudiées à chaque « ratage » expriment les fêlures de la vie d’acteur, sa fragilité. La beauté de ce spectacle réside justement dans son imperfection : la technique aussi impressionnante soit-elle n’exclut pas des loupés et en se focalisant dessus, l’artiste nous invite à réfléchir sur l’esthétique de la « faute » se mutant en art.

Durant cinquante minutes, UNTITLED nous aura donc transportés de bout en bout dans un voyage étonnant, où le jonglage apparaît finalement comme une métaphore de l’existence, avec ses envolées et ses retombées. Telle une caméra, le regard peut choisir de zoomer sur l’un des performeurs pour se mouver ensuite vers un autre et reculer afin d’obtenir une vue panoramique. Expérience à tenter absolument même (et surtout) si vous êtes réfractaires au cirque car le fond du propos ne se situe pas là mais bien plutôt dans cette valorisation de l’erreur qui souligne notre humanité tout simplement. ♥ ♥ ♥ ♥

© Alessandro Sala
© Alessandro Sala
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