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La dernière pièce de Yasmina Reza constitue un événement mondain à part entière. Consacrée par Art et Le Dieu du carnage, la dramaturge revient à la scène avec Comment vous racontez la partie, un comédie grinçante sur l’animosité sourde entre les journalistes et les écrivains. S’emparant d’un sujet d’actualité fort (en témoigne la récente embrouille entre Tapie et Pulvar), Reza déploie ses talents de dialoguiste et dresse un état des lieux bien vu. Cependant, elle peine dans sa mise en scène à imprimer un rythme dynamique à ses propos et suit une voie toute tracée sans oser s’engouffrer dans ses failles (notamment la solitude du quatuor). Résultat, son adaptation s’avère paresseuse et monocorde malgré une direction d’acteurs absolument remarquable. La pièce se suit sans déplaisir mais on reste tout de même sur notre faim.

Tous les samedis, dans la salle polyvalente de Vilan-en-Volène, se déroule un salon littéraire. Nathalie Oppenhein y est invitée pour lire des extraits de son dernier roman, Le Pays des lassitudes. Accueillie par Roland, le responsable culturel, l’écrivain va subir l’interview corsée de Rosana Ertel-Keval, une journaliste vedette et enfant du pays. L’échange tourne rapidement à l’aigre jusqu’à l’arrivée salvatrice du maire qui saura changer radicalement l’ambiance…

Comment vous racontez la partie provoque indubitablement des rires. Se moquant du snobisme parisien et de l’entre-soi culturel, la nouvelle œuvre de Reza présente des esclandres verbales truculentes. Les piques qu’adresse la critique littéraire à Nathalie se veulent mordantes et corrosives. Mais la pièce soulève également des interrogations dans l’air du temps comme le droit à la pugnacité des journalistes, la limite des médias dans la vie privée des célébrités, l’omniprésence de l’autofiction dans la création artistique ou la difficulté pour un auteur d’effectuer une auto-analyse dans son travail. Reza tient ici des sujets en or mais se contente de les effleurer. Par exemple, seule une courte scène non verbale permet de saisir le désarroi et l’isolement de Nathalie mais cette séquence dure à peine deux minutes. Du coup, la pièce suit un rythme peu palpitant constitué dialogues plus ou moins longs mais dont l’intensité dramatique et dramaturgique ne décolle jamais. En restant à la surface, Reza n’atteint pas l’objectif de ses ambitions.

Au niveau de la mise en scène, rien de particulièrement notable ne se dégage de l’ensemble, assez plat au demeurant. On notera néanmoins une spatialisation de la domination plutôt fine notamment dans la place des chaises du trio. Roland joue effectivement le médiateur entre les deux femmes et se fait remettre à sa place, l’air de rien, par Rosana… Là où Reza s’en sort le mieux réside dans le talent de sa distribution. La révélation de la soirée se nomme Romain Cottard. Ce jeune dadais joue à la perfection un clown intello, poète du dimanche et maniaque patent. Son speech interminable de présentation oscille entre un malaise gênant et des envolées comiques réussies. À ses côtés, Dominique Reymond magnétise la salle en vipère hautaine. Sa voix narquoise et sa perfidie somptueuse la classent à mi-chemin entre Anna Wintour et Christine Ockrent. Zabou Breitman, en brebis jetée au bûcher, impose une candeur faussement ingénue et un sourire de façade presque toujours radieux même si agacé. Enfin, Michel Bompoil apporte une légèreté alcoolisée appréciable en maire beauf féru de sa petite ville et n’hésitant pas à pousser la chansonnette en entonnant « Nathalie » de Bécaud. À la fin de cette beuverie, nos quatre personnages apparaissent cependant fragilisés, à bout. Si seulement Reza avait approfondi davantage sa bonne intuition…

Ce Comment vous racontez la partie ainsi engendre des sensations contradictoires. Autant on reste frustrés par un texte prometteur mais au final superficiel et une mise en scène réduite au strict minimum, autant l’éclatante prouesse des quatre comédiens suscite l’engouement tout comme les dialogues savoureux. Alors pourquoi pas. À voir au Rond-Point. ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor
© Pascal Victor