idiotmacaigne

Le public des Amandiers repense à ses boums d’ado en débarquant dans le hall. Un florilège de chansons d’amour l’accueille tout comme les comédiens qui s’en donnent à cœur joie en emportant les spectateurs dans les toilettes… Ambiance bonne enfant et déconneuse sacrément accrocheuse ! Vincent Macaigne remonte Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer, cinq ans après son passage à Chaillot. À l’époque, le jeune metteur en scène utilisait le terreau dostoïevskien pour fustiger la politique de Sarkozy sauf qu’un quinquennat plus tard, Hollande en prend également pour son grade. En 2014, la force plastique de cette performance de quatre heures demeure intacte : le déluge d’effets visuels subjugue les sens mais leur pertinence dramaturgique laisse bien plus circonspect. L’esthétique hyperbolique de Macaigne, tant dans la violence des images que dans la rage du cri, conduit logiquement à un épuisement sensoriel. Macaigne, grand filou dans l’âme, hypnotise autant qu’il agace. Le sens semble surtout enfoui sous les décombres de cette débauche spectaculaire et l’on ressort du théâtre en se demandant parfois ce qu’a bien voulu délivrer Macaigne à travers son adaptation. Quoi qu’il en soit, cet Idiot ! restera dans les mémoires par la générosité de sa proposition, l’éclat de sa distribution, et la joie d’un public littéralement transporté par l’énergie d’un show haut en couleur !

L’Idiot se prénomme Mychkine. Ce prince, jugé simplet à cause de ses crises d’épilepsie, possède pourtant la conviction d’un géant : persuadé que le monde recèle encore de la beauté malgré l’engeance du libéralisme et du capitalisme, ce noble d’âme évolue au milieu d’une foule d’hypocrites parvenus et malades parmi lesquels Rogojine, Hippolyte, Lébédeff. On fête l’anniversaire de Nastassia Filippovna, une jeune femme orgueilleuse mais pourtant remplie du péché de la souillure. Cette célébration sera le point d’orgue d’un torrent d’injures et d’humiliations envers le Prince, bon et simple. Rempli d’espoir, Mychkine souhaite changer le monde mais la corruption de la société aura raison de lui.

Macaigne condense ce roman culte de Dostoïevski de manière plutôt compréhensible mais celui-ci apparaît comme un prétexte offrant au metteur en scène le moyen de laisser libre cours à sa fantaisie déjantée : fumigènes à foison, déluges de fluides aussi variés que de la boue, de la mousse, de la terre, du sang ou des paillettes, costume de lapin géant, corps nus, atmosphère de discothèque géante… Bref, on nage en plein délire. Dans un esprit très happening (mais savamment orchestré), l’acteur de Tristesse Club emporte jusqu’au bout sa poétique du hurlement. Malgré la beauté plastique indéniable du geste, on regrettera que tout cela crée système. En outre, la seconde partie perd de sa superbe du fait de la fatigue et aussi d’un étirement verbeux difficile à suivre. À trop miser sur la forme, Macaigne s’égare un peu et cette déferlante visuelle a tendance à engloutir le fond. Au niveau de la troupe, tous les acteurs sont à saluer : ils manifestent un abattage monstre et impressionnant. Mention spéciale à Pascal Reneric, hallucinant de métamorphose dans le rôle du Prince. Au départ ridicule, avec son fort accent suisse et ses béquilles, l’acteur se transforme en porte-parole révolutionnaire enragé épatant.

L’Idiot de Macaigne constitue donc indéniablement une expérience à vivre : son délire plastique ravit la vue tout comme sa proximité avec un public enflammé. La synergie dynamique de cette troupe emporte l’adhésion. Néanmoins, de fortes réserves demeurent sur l’impression de gratuité de ces effets qu’on peut percevoir comme une tentative de masquer un échec à réellement susciter un débat de fond. Pour résumer, on adhère à la démarche esthétique de Macaigne mais on reste plus dubitatifs sur le manque de liant entre l’impact visuel et son utilité dans la dramaturgie de la pièce. En tout cas, ce spectacle soulève des interrogations. Peut-être le plus important après tout… ♥ ♥ ♥

© Samuel Rubio
© Samuel Rubio

 

 

 

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