Plus de dix ans déjà que Joël Pommerat présente son Petit Chaperon rouge au public de France et de Navarre. Initiant sa série de relectures de contes de fées célèbres (dont Pinocchio et Cendrillon), cette variation glaçante du conte de Perrault se focalise sur la notion de peur, essentielle au bon développement de l’enfant. Quarante-cinq minutes de bonheur régressif et terrifiant qui ravissent les petits comme les grands. Replongez dans les arcanes de votre enfance aux Bouffes du Nord.

Un narrateur omniscient (Ludovic Molière, magicien à la voix atone, malicieusement lassé)  nous entraîne dans l’histoire d’une petite fille qui s’ennuie beaucoup toute seule dans sa maison. Face à une mère surmenée par le quotidien, notre héroïne propose de lui offrir du temps. Ce cadeau naïf et généreux pose d’emblée la thématique du don, chère à Pommerat. Partage, transmission, filiation constituent autant de leitmotivs pommeratiens essentiels. Pour pouvoir rendre visite à sa grand-mère, la petite se voit contrainte de réussir un gâteau. Réussissant à confectionner un flan, la voilà partie sur la route, accompagnée de son amie-ombre. Sa rencontre avec le loup occasionne un jeu de course menant tout droit à l’antre de Bonne-Maman. S’ensuivront les scènes de cannibalisme attendues…

Ombres attirantes
Pommerat revisite ce conte cruel sous l’angle de la solitude plutôt que de la quête initiatique. Comme toujours, les splendides lumières d’Éric Soyer rapprochent ou distendent les zones d’ombre et laissent planer une obscurité inquiétante sur le plateau. Le loup se voit doté d’une ambiguïté bienvenue, oscillant entre le grotesque de Tex Avery et la noirceur de films d’épouvante (son arrivée invisible uniquement marquée par un souffle rauque fait frissonner). Valérie Vinci campe un Chaperon malicieux et curieux avec une énergie indéniable tandis qu’Isabelle Rivoal se démène en mère débordée (dont les talons claquent en voix off avec un mécanisme implacable). Jeu de mimes survolté et parterre de fleurs numérique actualisent judicieusement ce conte.

L’autre « morale » de la version Pommerat joue sur la beauté de la peur : cet éloge paradoxal plaçant la peur comme une « initiation » nécessaire pour l’enfant empêche d’édulcorer le conte. La bestialité peut se montrer attirante, merveilleuse et désirable et pas seulement effrayante.

Le Petit Chaperon rouge made in Pommerat offre ainsi une vision noire et presque sociologique du conte de Perrault. Trois générations de femmes s’unissent pour vaincre le vilain méchant loup, aussi déjanté que malfaisant. N’hésitez donc pas à redécouvrir un classique de la littérature jeunesse ! ♥ ♥ ♥ ♥

LE PETIT CHAPERON ROUGE d’après Charles Perrault. Texte de Joël Pommerat. Théâtre des Bouffes du Nord. 01 46 07 34 50. 40 min.

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