Auréolé du prix « jeunes metteurs en scène du Théâtre 13 » en 2007, Alexandre Zeff poursuit son exploration du théâtre contemporain en adaptant Je suis le vent de Jon Fosse. Ce voyage d’une heure à peine, entre ciel et mer, apaisant et tumultueux, reprend les leitmotivs fossiens du deuil, de l’absence et de l’incommunicabilité. Dans une imposante scénographie savamment élaborée, Camille de Sablet et Thomas Durand se déchirent et s’interrogent avec perplexité et douleur sur le sens de la vie. Un travail d’une pertinence, d’une précision et d’une intelligence de lecture tout à fait remarquable. Foncez au Théâtre de Vanves pour découvrir ce bijou.

Un homme se hisse sur un gigantesque bateau. Ruisselant et nu, il apparaît comme une version masculine de Vénus anadyomène. Ce marin d’eau douce déambule et semble tourmenté. En voix off, une jeune femme le questionne et le pousse dans ses retranchements. Le pauvre se sent lourd comme une pierre et gris. La beauté de la mer nordique le calme, son silence et ses mystères l’intriguent. Rejoint par sa compagne, il accoste le long d’une crique déserte pour repartir de plus belle affronter la haute mer. Jusqu’où dériveront-ils ?

Fosse sentimental
Alexandre Zeff propose ici une relecture judicieuse de la pièce de Fosse en centrant l’intrigue non pas sur un duo d’amis matelots mais sur un tandem amoureux en proie aux tensions et à l’incertitude. La barque devient alors la métaphore spatiale du tangage sentimental du couple. Camille de Sablet incarne la conscience plus terre-à-terre du jeune homme. Elle tente désespérément de le raisonner, en vain. Son élégie finale, martelée d’« Où es-tu ? » remue les entrailles. Face à elle, Thomas Durand (qu’on a déjà admiré il y a deux ans dans Victor ou les enfants au pouvoir à la Ville)  erre avec stupeur. Situé dans une hors-zone, mort-vivant, il se montre à la fois entreprenant et dépressif avec une fine volte-face. Alexandre Zeff introduit une dimension romantique dans Je suis le vent notamment par une scène de dîner aux chandelles inattendue où le bateau se transforme en piste de danse.

Non seulement la direction d’acteurs se révèle impeccable mais la scénographie enchante la vue. Avant même que la pièce ne commence, le public traverse une petite passerelle surmontée d’une lampe à pétrole dans un brouillard tenace. Des guirlandes éclairent doucement le plateau, disposé en bi-frontal. La grande barque conçue par Xavier Lemoine occupe toute la longueur de la scène. La proue se métamorphose en néon doré et bleuté, illuminant plus ou moins massivement les acteurs par des rais éblouissants. Des voiles noires de deuil se soulèvent et enveloppent Thomas Durand, dont le personnage se suicide ou trébuche accidentellement, on ne saura jamais vraiment. Fumées et pluie complètent les effets spéciaux pour un tableau noir et clairsemé.

Telle la mer, matrice de vie et linceul caressant, Je suis le vent distille une lourde légèreté, un sens aérien de la pesanteur et de la mélancolie. Avec grâce et urgence, Alexandre Zeff offre un point de vue novateur et plus sentimental de la pièce fossienne. Les deux acteurs rivalisent de complicité et d’alchimie dans un décor monumental et féerique. Une sacrée réussite pour ces jeunes ! Coup de cœur. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

JE SUIS LE VENT de Jon Fosse. M.E.S d’Alexandre Zeff. Théâtre de Vanves. 01 41 33 93 70. 1h.

Publicités