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Sur le papier, le projet semblait alléchant : à l’initiative de Jean-Charles Mouveaux (fin connaisseur de Lagarce), Ivan Morane s’empare d’un recueil d’articles et d’éditoriaux du dramaturge pour le porter sur un plateau. Selon les mots même de l’adaptateur, « une évidence s’est imposée : cette succession d’articles est un seul récit ; qui a son unité de temps, de lieu et d’action. ». Or, une autre évidence surgit à la fin de la représentation : bien que les mots de Lagarce englobent un discours sur le théâtre, cela ne suffit pas à créer véritablement une pièce. Seul sur scène, l’acteur distille une rage et une fragilité indéniables et la mise en scène dépouillée à l’extrême centre les propos sur le corps et le texte. Malgré tout, on sort des Déchargeurs sans avoir réellement retenu quoi que ce soit des propos de Lagarce. Déception donc.

Un homme en chemise blanche approche sur scène et égrène quelques idées sur son calepin. Autant de pensées sur la nécessité de prendre son temps. Faire des pauses. Ce comédien s’appelle Jean-Luc Lagarce : dans sa loge ou à la maison, sur le départ en tous les cas. Préparant sa valise pour aller on ne sait où (sûrement à l’hôpital où il décédera du sida), il se dirige résolument vers la mort. L’occasion de ressasser ses souvenirs, ses tournées, ses livres fétiches. Et de se livrer à une confession sur la solitude, l’engagement, les conditions d’écriture et de travail.

En eux-même, les articles et les éditoriaux du dramaturge constituent autant de réflexions existentialistes fines et profondes. Le problème réside plutôt dans leur succession effrénée. Le débit soutenu de l’acteur empêche de se pénétrer de leur portée et de les savourer à leur juste valeur. Peut-être aurait-il fallu se montrer encore plus rigoureux dans la sélection des écrits lagarciens pour que le public puisse souffler un peu et apprécier la mélodie des aphorismes.

Reste l’interprétation impeccable de Jean-Charles Mouveaux : tout feu tout flamme, il s’approprie la partition de Lagarce avec fougue et grâce. De dos ou allongé sur le sol, ce chien fou s’interroge mélancoliquement sur la condition humaine. Belle performance donc. La mise en scène sobre d’Ivan Morane séduit par sa simplicité malgré une vidéo platement figurative et dispensable (un patchwork indigeste de paysages, de reportages de guerre et de visages d’écrivains connus).

Ainsi, Du luxe et de l’impuissance, manifeste littéraire et philosophique à valeur testimoniale, pâtit d’un fort manque de théâtralité. Malgré l’abattage de l’acteur et les intentions louables du metteur en scène, cette transposition laisse un goût amer de frustration. Dommage. ♥ ♥

© Ifou
© Ifou
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