SURICATES

Qui n’a pas rêvé de s’immiscer dans les coulisses d’un spectacle, au moment fébrile où certains acteurs patientent dans les loges tandis que d’autres brûlent les planches ? Le Temps des suricates de Marc Citti propose de pénétrer dans le monde impitoyable du théâtre et donne la parole aux « laissés pour compte », aux acteurs de second rang, amers et pourtant encore et toujours dans l’expectative. Accompagné sur scène par l’imposant et tendre Vincent Deniard, l’auteur offre un dialogue savoureux et pertinent sur le métier de comédien. La mise en scène sans chichis de Benjamin Bellecour offre une porte d’accès soignée et plutôt limpide dans cet univers tortueux et enrichissant malgré quelques zones confuses. Rendez-vous aux Béliers Parisiens pour cette sympathique mise en capsule.

Matthieu et Édouard triment. Rien de moins. Dans la petite ville de province d’Oyonnax, ces acteurs de l’ombre cantonnés aux petits rôles attendent dans leur loge de pouvoir jouer sur scène. Ce cocon apparemment sécurisé et protecteur laisse filtrer les échos de la représentation d’Hamlet retransmise en direct dans des hauts-parleurs. Le tandem se lance alors dans une série de confessions, mi-douces, mi-mordantes.

La pièce de Marc Citti aborde sous un angle inhabituel et audacieux la question des « troisièmes » rôles au théâtre. Donnant la parole à ces exclus paradoxaux, il porte un regard lucide et violent sur le fonctionnement d’une troupe avec ses coups bas, son égoïsme mais aussi sa camaraderie. Le Temps des suricates offre d’ailleurs un portrait contrasté de l’entraide entre ces deux oubliés. Comme bien souvent dans les pièces pour deux comédiens, l’alchimie du jeu repose sur l’antagonisme des deux rôles : Vincent Deniard incarne un Édouard fougueux mais peu sûr de lui, maladroit dans sa carrure géante mais possédé par le démon du théâtre. Le physique de nounours de l’acteur, intégré dans l’écriture même du spectacle, inspire à la fois de la bonhomie et de la crainte. Par contraste, Marc Citti déroule habilement son jeu en Matthieu cynique et blasé, atterrissant dans des téléfilms ringards pour joindre les deux bouts. Alcoolique et mauvais caractère, il a laissé passé des opportunités majeures dans sa carrière et se laisse aller. La dynamique mentor/élève semble sans cesse s’inverser et impose son rythme au sein de la représentation.

Cependant, la pièce perd de son impact lorsque le tandem se met à endosser le costume d’autres personnages. Les analepses (la conversation entre Édouard et sa mère morte) et prolepses (la discussion finale entre Matthieu et sa fille) s’insèrent assez maladroitement dans le dialogue entre les deux acteurs et du coup contribuent à faire perdre en efficacité le tempo du spectacle. Ce changement brutal de focale désoriente et se concrétise confusément sur scène.

Malgré ces aires d’ombre, Le Temps des suricates mérite le déplacement tant par la complicité des deux acteurs que par la perspicacité de Marc Citti à se pencher sur le sort de deux comédiens à l’abandon mais finalement unis par leur amour du plateau. ♥ ♥ ♥

© Lisa Lesourd
© Lisa Lesourd
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