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Séquence émotion aux Mathurins. Dans Je ne serai plus jamais vieille, Christine Citti s’engouffre avec tact et délicatesse dans un sujet tabou, celui du harcèlement moral et du viol conjugal. La mise en scène sobre de Jean-Louis Martinelli désamorce tout pathos possible et pointe du doigt la perversité d’époux sadiques. Un moment théâtral nécessaire et percutant.

Adèle aime passionnément son Guillaume, son mari. Elle l’idolâtre même. À tel point qu’elle laisse passer les humiliations quotidiennes, les coups et les agressions sexuelles. Guillaume, après tout, s’affirme comme un gendre idéal, brillant dans son travail de bâtisseur. Comment pourrait-on soupçonner des perfidies aussi dégradantes et infâmes de la part d’un tel ange ? Comment parvenir à s’extirper de la soumission lorsque l’on est en couple ?

La justesse  et la sensibilité de la pièce de Fabienne Périneau s’inscrivent dans une écriture de l’intime et de la confession. Déversant sa frustration sur Luba, sa femme de ménage, Adèle se rend compte qu’elle est la seule à pouvoir entendre son récit poignant. Tâchant au départ de sauver les apparences, Adèle se laisse aller et craque le vernis des bienséances pour se livrer à une séance publique d’introspection choc. Le prédateur ne rôde plus au détour d’une rue mais perpétue impunément ses crimes dans un foyer douillet. Difficile de ne pas penser à Lust d’Elfriede Jelinek où Gerti subit incessamment la frénésie sexuelle de son mari. Les deux œuvres présentent une femme réifiée en produit consommable selon les humeurs de son propriétaire. Adèle aimerait s’émanciper mais la peur la ronge… Isolée et broyée par un monstre, elle reste toute la journée sur son rocking-chair à s’enfoncer dans son déni. Jusqu’à ce que Luba la pousse à refuser sa condition intolérable et lui insuffle la force de protester.

Seule sur scène, Christine Citti, tel un Joker, offre trois visages sidérants. Celui principal d’Adèle, craintive et attentionnée ; celui de Guillaume, odieux et insupportable et celui de Lupa, l’ange rebelle de la raison exhortant sa patronne à se reprendre en main. De tous les combats, l’actrice brûle les planches avec fougue et nuance. La litanie éprouvante des viols subis qu’elle déclame avec horreur et de façon mécanique glace les sangs et indigne. Jean-Louis Martinelli s’empare simplement mais dignement de ce texte dans une mise en scène épurée, laissant le soin à sa comédienne d’incarner viscéralement cette femme brisée. Un changement inattendu de costume suffit à changer de rôle aisément. Des noirs offrent un instant de répit salutaire dans cette performance éprouvante.

Ainsi, la chenille se transforme en papillon dans Je ne serai plus jamais vieille. Le fossé entre une épouse soumise et une femme indépendante peut sembler impossible à combler mais Adèle s’érige comme une figure de la progression et de la prise de conscience. Cette pièce captivante, portée par une actrice engagée et capable de mille métamorphoses, mérite absolument le détour. ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor/ArtcomArt
© Pascal Victor/ArtcomArt

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