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S’instruire au théâtre en s’amusant ne relève pas d’une utopie : la preuve avec Coup de théâtre(s), patchwork haut de gamme concocté par Sébastien Azzopardi et Sacha Danino. À la Gaîté-Montparnasse, plus de vingt siècles de théâtre défilent ainsi sous les yeux d’un public médusé et conquis par les folles trouvailles d’une troupe déchaînée et complice. Se jouant d’un quelconque esprit de sérieux, ce cabaret antico-Broadway remplit à plein régime sa vocation divertissante, sans aucune prétention. Un pur délice de circonstance pour un été haut en couleur !

Ulysse aux mille ruses se voit confier une mission de la plus haute importance par les Dieux de l’Olympe : récupérer la précieuse quenouille sacrée en charge du destin des hommes. Ni une, ni deux, le roi d’Ithaque s’embarque dans un voyage uchronique aux frontières temporelles brouillées. Navigant entre l’Antiquité et le vingtième siècle, le héros de l’Illiade croisera sur sa route les héros de la commedia dell’ arte, de Shakespeare et Molière, sans oublier Rostand, Tchekhov, Feydeau et Beckett… Une sacrée épopée en perspective pour notre vaillant gaillard, accompagné du farcesque Arlequin !

Le talent du duo Azzopardi/Danino consiste à faire appel à la culture littéraire du spectateur, à lui faire confiance pour mieux le surprendre et l’amuser. Travail volontiers populaire (dans le bon sens du terme), Coup de théâtre(s) distille sa bonne humeur par le prisme de héros théâtraux devenus cultes mais donnés à voir sous une lumière nouvelle et franchement savoureuse. Comment ne pas rire en découvrant Cyrano et Roxane miséreux dans leur cerisaie et se lançant dans la litanie des noms russes à rallonge présents dans l’œuvre tchekhovienne ? Comment ne pas succomber à la scène de ménage vaudevillesque du ménage à trois (et plus) avec l’amant planqué dans le placard, clin d’œil évident à Feydeau ? La forêt magique de Shakespeare fait se croiser Puck, Hamlet, les trois sorcières et Roméo et Juliette dans un joyeux bordel. Le fils des Montaigu se transforme en avatar blond à mèche, style Claude François et Dave et devient un amoureux ridicule et outré depuis que Juliette est tombée amoureuse d’Ulysse suite à l’intervention malicieuse de Puck… Citons enfin le duel verbal à coups de concordance des temps entre la femme de Molière et leur fille ; joute oratoire truculente entre deux pintades raffinées mais perfides.

© Émilie Brouchon
© Émilie Brouchon

Coup de théâtre(s) rassemble, dans sa construction, un univers ultra référencé ponctué de gags, une suite d’anachronismes délirants et absurdes et un sens de la métalepse, cassant l’illusion théâtrale et insistant sur son aspect artisanal, de bon aloi. La fin du spectacle reprend d’ailleurs la réflexion pirandellonienne de l’asservissement des personnages au bon vouloir de l’auteur, démiurge implacable. La question du destin, mis à mal depuis l’édification des héros littéraires dans un marbre figé, s’insère judicieusement comme fil d’Ariane conducteur. Le chœur antique, gentiment moqué, se métamorphose en music-hall flamboyant où les sept acteurs poussent la chansonnette avec un plaisir délectable.

Chant d’amour au foisonnement du genre théâtral, la pièce s’appuie sur une distribution remarquable et caméléonnienne, capable de transformations vives et efficaces. La scénographie dépouillée permet des changements de décor rapides astucieux, rappelant à quel point l’art de l’acteur se fonde avant tout sur son talent de transformiste et d’adaptation. Alyzée Costes, Salomé Talaboulma,  Alexandre Guilbaud, Nicolas Martinez, Benoît Cauden, Laurent Maurel et Olivier Ruidavet sont décidément les sept mercenaires du rire.

Ainsi, Coup de théâtre(s) repose les neurones tout en les sollicitant à travers un jeu de références effréné et imparable : quel plaisir de redécouvrir des auteurs que l’on pensait connaître sur le bout des doigts sous un angle novateur. La magie marche à merveille et le public se retrouve embarqué dans un voyage théâtral captivant, inspiré et très drôle. Une vraie réussite. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Émilie Brouchon
© Émilie Brouchon

poussent la chansonnette

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