KADDISH

Selon le philosophe allemand Adorno, écrire après Auschwitz relève de la barbarie. Les traumatismes de la Seconde Guerre Mondiale ont réduit la langue à son anéantissement le plus complet. Réfutant cette approche réductrice, Imre Kertész se confie dans Kaddish de l’enfant qui ne naîtra pas. Cette autobiographie du prix Nobel de littérature hongrois s’attache à retranscrire les souffrances de la Shoah dans une démarche rétrospective fragmentée. À notre grande déception, le texte ne s’est pas montré à la hauteur de nos espérances : l’adaptation élégamment sobre de Joël Jouanneau se dépêtre dans un préambule laborieux (plus d’une heure !) et rébarbatif qui n’éclate que lorsque les trop rares anecdotes poignantes se dévoilent. L’écriture dispersée de Kertész n’aide d’ailleurs pas à se passionner pour un sujet pourtant fondamental de notre Histoire. Heureusement, Jean-Quentin Châtelain occupe l’espace avec une fièvre extraordinaire et dévoile un nuancier émotionnel proprement prodigieux. Le déplacement vaut le détour rien que pour sa performance. À voir au Théâtre de l’Œuvre.

Si l’on devait résumer Kaddish en un seul mot, « refus » sortirait spontanément des lèvres. L’auteur/comédien/narrateur s’indigne contre les négationnistes pour qui « Auschwitz n’existe pas » et dit non à la paternité. Il refuse tout simplement d’assumer une descendance ayant pour unique héritage un lot de douleurs indescriptibles. Dans ce monde apocalyptique où le mal s’est effroyablement banalisé, le bien apparaît comme un îlot miraculeux. Inutile de procréer dans cet enfer poisseux.

La maïeutique s’opère grâce à l’écriture de soi : le « bébé » dont Kertész accouche ne sera pas de chair mais d’encre. Cette entreprise cathartique débute par l’évocation d’une maison de repos retirée dans une forêt peuplée d’intellectuels. Le choc survient lorsqu’un philosophe l’interroge sur son dégoût d’enfanter. Cette mise en bouche interminable plombe cruellement le rythme de la pièce : des digressions incalculables perdent le spectateur et s’avèrent discutables d’un point de vue dramaturgique. On s’ennuie donc plus de la moitié du spectacle jusqu’à ce que la magie illumine soudain la scène. La représentation s’éloigne dès lors de l’exposé fastidieux et plonge littéralement dans l’art du récit par le biais de plusieurs histoires absolument bouleversantes. La première retrace la générosité d’un déporté squelettique, surnommé « Monsieur l’instituteur » qui offre sa portion au jeune écrivain : un acte de liberté total où l’humanité peut se relever des gravats de l’innommable. La deuxième anecdote montre un soldat allemand en train de récurer les lavabos à coup de torchons : l’écrivain prend soudain conscience que son statut de prisonnier s’est inversé. Libéré des camps, il vit toujours sous la menace d’un éventuel retour des nazis. On aurait tellement souhaité que plus d’anecdotes émaillent cette confession tragique… L’émotion arrive trop tard et l’on reste de marbre.

Dix ans après sa création, Joël Jouanneau refait appel à un acteur au talent prodigieux : Jean-Quentin Châtelain. Physique d’ogre imposant, non dénué d’une certaine délicatesse, le comédien n’incarne pas : il est. Funambule des émotions, il passe d’une ironie moqueuse et mordante féroce à un cri de refus déchirant. Sa diction si particulière, entre distanciation comique et vociférations vindicatives, confirme sa présence magnétique phénoménale. La mise en scène intimiste accompagne parfaitement la crudité des propos : le subtil jeu de lumières de Franck Thévenon éclaire et plonge dans l’ombre le géant qui pleure son enfant non-né. Une table, une chaise et une lampe pour unique décor : ce monologue intérieur s’appuie exclusivement sur l’incroyable Jean-Quentin Châtelain et tant mieux.

On sort déçus de ce Kaddish : l’émotion pointe le bout de son nez trop tardivement pour pouvoir pleinement s’accomplir. L’adaptation de Joël Jouenneau ne tranche pas assez dans le vif du sujet et s’attarde démesurément sur un exposé digressif refoulant quelque peu l’aspect autobiographique du texte. Cependant, les fulgurances arrivent à la deuxième du partie du spectacle et l’interprétation de Jean-Quentin Châtelain prend toute son ampleur dans le récit touchant de ces anecdotes a priori minimes mais constitutives de l’identité de l’auteur en tant que Juif, cette « tante chauve à la robe de chambre rouge ». Constat en demi-teinte donc mais à voir pour Jean Quentin Châtelain. ♥ ♥ ♥

© Dunnara Meas
© Dunnara Meas

 

 

 

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