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Attention, Objet-Théâtral-Non-Identifié au Monfort ! Le collectif des Possédés investit la petite cabane pour une pièce forestière dérangeante sur fond de contes de fée trash et traumatismes incurables. Au beau milieu de la forêt désarçonne et fascine par son hybridité entre jeu ultra réaliste et onirisme barré. Dans ce bordel foutraque et décomplexé, les loups ne sont pas ceux auxquels on pense mais résident en chacun d’entre nous. N’hésitez cependant pas à sortir de vos cachettes pour vivre cette aventure loufoque et inspirée !

Les parents de Baptiste accueillent leur fils prodige après quinze longues années d’absence. Accompagné de sa femme Rose, l’homme âgé de trente-cinq ans reprend tranquillement ses habitudes dans cette ferme abandonnée. Entre un père bourru et rustique et une mère incestueuse hostile à toute nouveauté, la pauvre Rose tente difficilement de se faire une place dans cette famille légèrement frappée. Un loup hante les lieux et tourmente la mère en la blessant. Père et fils partent à la chasse mais Baptiste ne reviendra qu’une année plus tard, métamorphosé.

Au beau milieu de la forêt peut laisser perplexe : revitalisant le topos du grand méchant loup, la pièce se caractérise par un hyper réalisme cassant l’illusion théâtrale et lorgnant du côté de l’improvisation. On sourit lorsque les personnages dégustent des tartines de rillettes ou quand ils se prélassent sur une balançoire. On frétille lorsqu’ils nous prennent directement à parti et semblent broder en direct sur scène. Dans le même temps cependant, on assiste à une trame solide avec son lot de rebondissements. Les allusions au conte avec son cadenas mécanique se heurtent à l’interactivité des acteurs : le mélange ne sera pas du goût de tout le monde mais nous avons été séduits par la magie de ce patchwork illuminé où les fées et les trolls côtoient le vin et la vie campagnarde. Katja Hunsinger, qui signe à la fois la pièce et la mise en scène, superpose avec habilité deux mondes a priori antithétiques. On croit aussi bien à cette morosité paysanne fondée sur un ostracisme tenace qu’aux délires enfantins de Baptiste jouant avec ses amis les monstres et chevauchant des écureuils : la ligne tenue entre la réalité terrienne et l’univers féerique défile sur un même horizon.

© Jean-Louis Fernandez photographe
© Jean-Louis Fernandez photographe

On s’amuse avec plaisir des pitreries de Christophe Paou dans le rôle principal : présence virile et magnétique, l’acteur se met le public dans sa poche avec son charme taquin (notamment lorsqu’il compare la beauté de la lune au postérieur de sa femme…) et imaginatif. Émilie Lafarge campe une Rose lunaire, perdue dans les nuages mais néanmoins maligne. Françoise Gazio crève la scène en belle-mère peau de vache et maman incestueuse en diable : sa tirade finale sur son locus amoenus que constituent son potager, son jardin et ses roses est habitée avec fougue. Yves Arnault complète la distribution en père bon vivant et amical.

Néanmoins, l’humour de la pièce ne masque pas les fêlures des personnages : bien au contraire, il les amplifie. Chaque membre du quatuor possède ainsi une part sombre et la comédie bascule peu à peu dans un drame glaçant. On apprend que le village a été déserté suite à la fusillade d’étrangers faits prisonniers. Ou bien que l’oncle du père Jonah tuait ses chiots d’une horrible façon. Ne parlons pas d’un affreux secret de famille trop longtemps tu. L’ultime scène d’Au beau milieu de la forêt confirme d’ailleurs que le mal ne situe pas en dehors du foyer confortable mais bien à l’intérieur.  Un jour ou l’autre, la frustration, la vengeance ou la colère prennent le dessus et conduisent à un destin funeste. La forêt, image typique de la perdition de soi mais aussi de l’apprentissage, emprisonne une famille dont le vernis de la perfection s’écaille brutalement. Elle est simplement métaphorisée ici par quelques fagots de bois, amplement suffisants pour nous plonger dans cette ambiance malsaine et poétique.

Au beau milieu de la forêt interdit ainsi tout avis nuancé : soit on aime, soit on déteste. Le parti-pris radical du collectif des Possédés, mixant distance fantasmatique et prosaïsme cru nous a emballés. La première pièce de Katja Hunsiger ne laisse pas indifférent et peut s’enorgueillir de brasser une foule de thèmes universels comme les non-dits, l’amour incestueux, la gestion du retour de ses enfants au bercail, les traumatismes de l’isolement et du deuil inachevé, sous couvert d’une comédie bordélique pourtant dramaturgiquement accomplie. La simplicité de la proposition et de la mise en scène ne doit pas faire oublier une belle direction d’acteurs, oscillant sans cesse entre deux pôles opposés : du rire aux larmes. Dépêchez-vous d’aller voir cette proposition audacieuse, la pièce se joue pour quelques jours seulement au Monfort. On retrouvera la troupe l’année prochaine à la Colline pour un Platonov qui s’annonce savoureux ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Jean-Louis Fernandez Photographe
© Jean-Louis Fernandez Photographe
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