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L’ancien directeur historique des Bouffes du Nord y propose sa nouvelle « recherche théâtrale » baptisée The Valley of Astonishment. Peter Brook, assisté de Marie-Hélène Estienne, plonge dans les méandres du cerveau humain et tente de percer les mystères de la mémoire dans une mise en scène ultra minimaliste d’une simplicité percutante. Cette dissection de la synesthésie mémorielle joue sur un rapport constant entre théâtre et musique. Une découverte intense et touchante à venir contempler dans ce magnifique théâtre chargé d’Histoire.

Quelques chaises, des tables et une bâche carrée blanche délimitent l’espace d’une curieuse expérience. Trois personnages, tour-à-tour patients et médecins, se cherchent : une journaliste à la mémoire d’éléphant accepte de se plier aux interrogations d’un duo de scientifiques émerveillé. Sammy Costas associe les sons aux couleurs, les nombres aux formes, les lettres à des personnes. Elle est affublée de l’étrange nom de synesthète : cette hypersensibilité des sens possède des résonances rimbaldiennes et baudeleriennes remarquables. Impossible de ne pas penser à « Voyelles » ou à « Correspondances » lorsque Sammy nous livre ses incroyables secrets mnémotechniques. Un autre homme confesse sa paralysie et insiste sur sa volonté de vivre afin de lutter contre la propagation de la maladie. Enfin, un autre synesthète se lance dans la peinture au son d’un rythme de jazz endiablé dans le but de s’exprimer librement.

Le spectacle de Peter Brook déconcerte au premier abord par son absolu dépouillement : la sobriété du décor, suggérant aussi bien un hôpital qu’une scène de théâtre ou un journal, offre une plongée intime dans les interstices de la pensée. Le foudroyant étonnement ressenti par la communauté scientifique à l’égard de ces « phénomènes » résulte d’une double dynamique : la volonté de les manipuler façon bête de foire et les exposer au grand public comme un freak show et l’empathie maladroite face à ces surdoués. Le dramaturge ne tranche jamais et appelle à une vision nuancée de la science. The Valley of Astonishment constitue surtout un beau plaidoyer pour l’humanité et la tolérance.

Cette série d’échanges entre les médecins et les patients est entrecoupée par deux métalepses dramatiques cassant habilement le rythme de la narration : une adresse au public concernant le rapport des prénoms aux couleurs et un tour de magie en direct explosif et franchement amusant. Peter Brook s’affirme alors comme un magicien du théâtre et n’hésite pas à surprendre les spectateurs qui en réclament encore davantage ! La réussite de cette recherche réside dans la beauté de sa simplicité : les lumières de Philippe Vialatte irisent des couleurs de l’arc-en-ciel le plateau abrupt des Bouffes et lui rendent un bel hommage tout comme cette bâche qui devient multicolore au gré des coups de pinceaux de l’apprenti-peintre.

L’auteur dirige également son trio de comédiens avec précision, générosité et virtuosité : Kathryn Hunter irradie la scène par son allure garçonne et espiègle. Ce petit bout de femme darde les rayons de son soleil malicieux et éblouit le public par son jeu coloré, entre malice et émotion. Elle nous a littéralement scotchés. Marcello Magni étonne par sa dextérité polyglotte et s’amuse en magicien roublard : il sait néanmoins se montrer touchant en paralysé tenace. Jared McNeill complète la distribution avec un rôle plus effacé mais très bien tenu. Son beau monologue sur la renaissance symbolique du phœnix s’écoute sans fin. N’oublions pas enfin les musiciens Raphaël Chambouvet et Toshi Tsuchitori dont la partition s’avère cruciale dans la mesure où les instruments participent d’un effet de synesthésie en live et accompagnent avec justesse les propos des acteurs.

Ainsi, The Valley of Astonishment ravit par ses propos chaleureux et humanistes sur l’intelligence et la mémoire de l’Homme tout en mettant en garde sur ses limites. Il ne faut pas surchauffer notre cerveau au risque de provoquer une crise de nerfs sans recours. Porté par la mise en scène dignement sobre de Peter Brook, ce spectacle se construit autour d’un magnifique trio de comédiens, totalement habités par leur rôle. L’ovation prolongée que le public leur a réservé lors de la première suffit à prouver l’enthousiasme incontestable suscité par cette recherche théâtrale aboutie et touchante. À voir d’urgence. ♥ ♥ ♥ ♥

© Pascal Victor/ArtComArt
© Pascal Victor/ArtComArt
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