MISMolière se serait sans doute retourné dans sa tombe en assistant à la représentation de son Misanthrope monté par le jeune pensionnaire Clément Hervieu-Léger. La version proposée de cette pièce âpre et exigeante sur l’inadaptation au monde d’un atrabilaire amoureux dépressif et lunatique laisse dubitatif quant à son manque d’audace, son étirement interminable et ses excentricités précieuses superflues. Ayant déjà mal dirigé Loïc Corbery dans L’Épreuve, le metteur en scène récidive dans le rôle-titre. La crise existentielle que traverse cet anti-héros se retrouve paralysée par des gamineries futiles et anecdotiques. Le reste de la troupe trouve cependant rapidement son envol et la magnifique scénographie fait sens mais ce Misanthrope semble tout miser sur l’emballage et délaisse malheureusement le fond. L’absence d’un véritable parti-pris ou d’une quelconque vision de ce monument littéraire range cette adaptation plus qu’en demi-teinte dans les cartons des ratés de la Comédie-Française. Une grande déception donc qui, d’une manière plus générale, traduit un singulier manque d’innovation dans la maison de Molière.

Le salon de la coquette Célimène ne respire pas l’opulence ou l’hospitalité : un lustre au sol, des meubles recouverts d’un drap blanc, tuyauterie et fils électriques nus impriment une atmosphère de maison hantée à ce haut lieu de rencontres mondaines. La scénographie inspirée et en clair-obscur d’Éric Ruf symbolise d’emblée la déliquescence d’un monde, celui d’Alceste. Ce misanthrope, dégoûté par l’hypocrisie des hommes, cherche à fuir à tout prix cette ignoble société. Son ami Philinte tente de le raisonner et de lui insuffler une bonne dose de modération mais en vain. Encagé dans son amour pour Célimène, Alceste se retrouve confronté à un dilemme moral : vivre en ermite ou conquérir sa belle ? La fin de la pièce signe la cruelle réclusion du personnage, complètement désœuvré.

Clément Hervieu-Léger opte pour une esthétique de la lenteur pesante et ennuyante : sa version du Misanthrope dure trois heures, avec un entracte coupant un rythme déjà bien monotone. Pour combler le temps, les personnages courent et s’agitent, montent et descendent les escaliers et tentent d’occuper l’espace pour faire diversion et créer un semblant d’action bien illusoire. Le problème majeur de cette proposition provient de son absence de vision : que veut transmettre le metteur en scène en adaptant cette pièce maintes et maintes fois adaptée ? Quel regard neuf apporte Clément Hervieu-Léger sur un texte connu de tous ? Pour dire la vérité pas grand chose. Le jeune pensionnaire transforme Alceste en un gamin pleurnichard et inconstant bien loin de ressentir une quelconque déchirure intérieure : Loïc Corbery, comme à son habitude, cabotine trop et ses gémissements exagérés exaspèrent vite. Le comédien n’arrive pas à procurer suffisamment de subtilité dans son outrance colérique : ses jérémiades incessantes se substituent à l’empathie que l’on devrait ressentir pour cet homme prisonnier de ses contradictions. Ici, ce sale adolescent attardé tend les joues pour se faire battre et aucune compassion ne peut émerger de cette interprétation monolithique, remplie de tics et de tocs. Erreur gênante de casting donc pour le rôle principal.

© Brigitte Enguérand
© Brigitte Enguérand

Les seules audaces que se permet le metteur en scène constituent des minauderies inutiles : passons sur les notes de piano insistantes pour s’attarder sur l’essaim de domestiques parasitant le plateau. Cette armée de valets annihile l’oppression et l’intimité du huis clos. Ils entravent les mouvements des personnages et leur présence muette et hyperactive gênent le bon déroulement de la pièce, qui souffre d’ailleurs d’un niveau de diction anormalement bas (le comble pour une salle dont l’acoustique vient d’être rénovée). La trop longue scène d’introduction entre Alceste et Philinte passe ainsi aux oubliettes tellement les propos des personnages nous parviennent atténués. Un défaut qui devrait être rapidement réglé.

Heureusement, tout n’est pas à jeter dans cette courageuse adaptation d’un monstre sacré de notre patrimoine littéraire. À commencer par sa sublime distribution. Georgia Scalliet trouve sans doute ici l’un de ses plus beaux rôles : pimpante et futile en coquette superficielle, elle sait aussi se montrer poignante lors de sa cérémonie de démystification. Elle rayonne tout simplement. Florence Viala se révèle venimeuse et piquante en Arsinoé garçonne à souhait ; Serge Bagdassarian explose en Oronte outré et diablement hilarant. Louis Arène et Benjamin Lavernhe s’imposent comme deux jeunes talents prometteurs et à suivre de très près : géniaux en petits marquis fats et ridicules, ils forment une paire à l’efficacité redoutable. Éric Ruf et Adeline d’Hermy composent un couple de sages amants sensibles avec bonheur.

Quelques scènes et trouvailles (surtout à la fin de la pièce) valent le détour comme ce passage où Alceste écoute, caché dans un coin derrière la porte, Oronte débiter son fameux sonnet à une Célimène charmée.  Le leitmotiv central du mensonge et de la trahison s’avère parfaitement transposé sur scène. Le moment où Célimène se voit confondue par tout ce microcosme d’aristocrates émeut profondément : dos au public, Georgia Scalliet ploie sous le coup des remontrances de tous ses amants trompés. L’effet de tableau prend alors tout son sens et l’image reste belle. Dernière fulgurance inspirée : l’ultime action de la pièce est une invention de Clément Hervieu-Léger. Célimène revient une dernière fois sur scène, tente peut-être de se racheter auprès d’Alceste mais n’aperçoit qu’un plateau vide, déserté par ce cœur trop humilié. La scène se passe de parole mais tout est dit. La solitude contamine tous les personnages et ce cercle d’amis se dissout sans espoir possible de réunion. Des détails qui n’en sont pas éveillent l’intérêt du spectateur : les sublimes costumes de Caroline de Vivaise traduisent un détérioration des relations entre les personnages : de vert émeraude à bordeaux, les costumes des petits marquis deviennent d’un noir lugubre tout comme le tailleur originellement crème d’Arsinoé.

Ainsi, ce Misanthrope proposé par Clément Hervieu-Léger constitue un raté au Français : malgré une troupe éclatante et quelques beaux moments, cette adaptation ne décolle jamais. Empêtrée dans un rythme plombant et alourdie par un rôle-titre mal dirigé et des coquetteries dispensables, la pièce s’avère froide et terne. Le metteur en scène a eu les yeux plus gros que le ventre et son intention louable de proposer une version personnelle de ce chef-d’œuvre se heurte justement à une absence de prise de risques notable qui plonge son Misanthrope dans les oubliettes. Dommage. ♥ ♥

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage