Une-annee-sans-ete_portrait_w193Événement à l’Odéon : pour la première fois dans la petite salle des Ateliers Berthier, Joël Pommerat monte un texte qui n’est pas le sien. En choisissant d’adapter une œuvre de jeunesse de Catherine Anne, Une année sans été, le metteur en scène accompagne une ardente troupe d’acteurs qui font leurs premiers pas sur un plateau. Pièce initiatique à de multiples égards donc, cette émouvante partition sur l’émancipation, la découverte, le désir, le rejet, la vocation artistique permet l’émergence de jeunes talents, notamment féminins, promis à une fulgurante carrière. La fragile transition de l’enfance à l’âge adulte s’accomplit dans une délicate douleur dans cette version intimiste et brillante.

À vingt ans, Gérard refuse de suivre le chemin tout tracé de l’entreprise paternelle et entreprend un voyage initiatique destiné à révéler sa véritable vocation. Il quitte Anna, une Allemande progressiste et libre et sa supérieure, Mme Point, une femme soumise à sa hiérarchie. Fuyant à Paris, le jeune homme établit des rapports pour le moins compliqués avec Louisette, la fille de sa logeuse. Il se lie également avec Auguste Dupré, un dandy-poète du dimanche et homosexuel refoulé qui devient son mentor.

Ce premier texte de Catherine Anne, écrit et mis en scène avec un succès éclatant au Théâtre de la Bastille en 1987, n’a rien perdu de sa fougue et de son charme très XXème siècle. S’inspirant de la vie et des écrits de Rilke, Une année sans été ne traite pas spécifiquement de la jeunesse mais plutôt de la quête de cinq personnages aspirant à s’accomplir totalement. Étouffant dans un carcan familial aliénant et prisonniers de la figure tutélaire des parents, ces cinq branches d’une même étoile s’évertuent à se libérer en s’échappant dans une constellation de rêves : rêve d’évasion, d’amour, de succès, de reconnaissance. Cette succession de va-et-vient, entre départs et retrouvailles, marque nettement la fin des illusions des personnages : Anna abandonne sa passion pour l’écriture et songe même à se marier ; le balzacien Dupré quitte Gérard après avoir avoué son manque de volonté et sa mascarade et Mme Point regrette d’avoir suivi aveuglément les ordres. Quant à Gérard, il se retrouve enrôlé dans la guerre de 14 et comme pour Apollinaire ou Péguy les chances qu’il revienne du front sont bien minces…

La patte si reconnaissable de Pommerat sert admirablement les propos de Catherine Anne : d’immenses panneaux blancs renvoyant à des fenêtres ouvertes sur le monde, des fondues de noirs entre chaque saynète, des va-et-vient dynamiques entre les personnages et l’importance primordiale de la lumière illuminant intensément ces cinq comètes plongées dans un noir intersidéral. Seul petit bémol : une musique mélo, pompeuse, trop présente et inutilement démonstrative.

Le metteur en scène s’entoure d’une distribution quasi idéale. Le trio féminin tient la dragée haute niveau interprétation : la flamboyante Garance Rivoal à l’accent allemand bluffant de maîtrise fait flotter un parfum de liberté et de détermination salvateur malgré un final lacrymal déchirant. La blonde Laure Lefort compose une Louisette torturée par le rejet et l’emprise d’une mère possessive qui tente malgré tout de garder bonne figure. La piquante Carole Labouze, enfin, campe une Mme Point coincée à souhait et touchante. Côté hommes, le constat s’avère moins reluisant. Autant Rodolphe Martin incarne un mondain parvenu avec gourmandise et panache, incarnation sulfureuse du diable détournant Gérard du droit chemin, autant Franck Laisné vient casser l’harmonie de jeu du quatuor. Empesé dans un costume trop lourd pour lui, le comédien semble perdu sur scène et peine à restituer le désarroi de Gérard. Récitant plus que jouant, l’acteur ne convainc pas. Indication de mise en scène ? On ose l’espérer mais on reste dubitatifs.

Ainsi, Une année sans été éclate dans toute sa violence à l’Odéon : ce texte doux-amer sur la perte de l’innocence de jeunes adultes émeut sans difficulté. La mise en scène sensible de Pommerat sublime la pièce de Catherine Anne et séduit dans la délicatesse de la restitution de cette transition évanescente. Une belle réussite. ♥ ♥ ♥

© Élisabeth Carecchio
© Élisabeth Carecchio
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