WSW

Les effluves faussement doucereux d’un gâteau empoisonné condamnent à mort le duo de jumeaux de War Sweet War. De cette performance composée à huit mains se dégage un choc esthétique et sensoriel vertigineux et une interrogation sur l’éclatement d’une cellule familiale sur fond de tragédie guerrière et totale. Le spectacle ne dure qu’un heure mais on ne sort pas indemnes de cette expérience théâtrale traumatisante et glaçante. Un triomphe applaudi dans la belle église du CDN de Dijon.

Un couple prépare la fête d’anniversaire de leurs enfants. Gâteau, chapeaux et masques sont de sortie mais d’emblée un malaise se dessine. Des ballons noirs éclatés, une banderole « Home sweet home » détachée, et des masques de cambrioleurs effrayants configurent une ambiance pour le moins lugubre. Et les surprises s’enchaînent pour le pire : la mère empoisonne le gâteau et l’apporte tranquillement aux bambins. Des rires enfantins en voix off offrent un contrepoint effroyable à la scène d’infanticide accomplie hors-champ.

Partant d’un fait-divers monstrueux, ce spectacle imaginé par Jean Lambert-Wild et Stéphane Blanquet, joue sur les ellipses et sur l’absence de motivations du couple. On ne saura jamais pourquoi ils ont assassiné leurs enfants. Leur suicide laisse entendre une forme de repentir mais qu’en est-il vraiment ? Cette esthétique du mystère et du doute s’avère fascinante.

© Tristan Jeanne-Valès
© Tristan Jeanne-Valès

Cette performance non-verbale s’appuie sur un décor spectaculaire fortement inspiré de la B.D et du cinéma : cette maison hantée se divise en deux étages aussi bien différenciés que fusionnés. Le processus du split-screen participe d’une poétique du dédoublement troublante : le haut représente le monde des vivants, lumineux tandis que le sous-sol symbolise des limbes blafardes et bleuâtres terrifiantes. Le frigo sert de portail burlesque vers l’autre monde.La frontière entre les vivants et les morts paraît alors tenue mais tangible, tout du moins au départ. Au fur et mesure de la représentation, les barrières s’écroulent et les quatre zombies vont et viennent sans se préoccuper d’une quelconque cohérence. La progression vers un floutage référentiel rend compte avec éclat de la réflexion sur l’au-delà qui préoccupe les auteurs de War Sweet War, titre horriblement ironique. Dans cet espace dédoublé parfaitement à l’identique, l’insalubrité et la puanteur de l’Enfer finissent par contaminer le plafond apparemment sous contrôle dans un écoulement poisseux et repoussant de mazout collant, sang noir et aliénant. Le double décor se superpose et se confond dans une poétique de l’ubiquité dérangeante.

Choisir un duo de jumeaux comme protagonistes de cette terrible histoire amplifie d’autant plus ce phénomène d’altérité et de ressemblance hallucinante : Olga et Elena Budaeva, Pierre et Charles Pietri déambulent frénétiquement dans des convulsions signées Juha Marsalo. À mi-chemin entre une léthargie plombante et une épilepsie dingue, le quatuor s’ébat tels des morts-vivants désemparés, prisonniers d’un entre-deux étouffant. Le corps devient le prisme privilégié de la folie contaminante des personnages. Ils se cachent, se cognent, chutent, se caressent, se cherchent sans cesse. La musique oppressante de  Jean-Luc Therminarias complète ce sentiment de malaise prégnant.

Ce théâtre d’images choc propose des fulgurances visuelles édifiantes : à quelques minutes du final, l’un des jumeaux tente de laver son frère de ses crimes dans une un but cathartique dérisoire tandis que la jumelle accomplit le même geste avec sa sœur. La synchronisation de ce vain nettoyage éclate dans toute son horreur. La culpabilité ou les remords ne semblent pas éclabousser les personnages et le double devient alors la matérialisation d’un ego en proie à l’hébétude et à la souffrance. Inutile de se leurrer : s’évertuer à rendre propre la saleté d’un meurtre atroce ne conduit à rien. Enduits d’une couche de liquide noir et gluant, le duo de jumeaux s’enfonce dans les sables mouvants du néant.

Ainsi, War Sweet War constitue une aventure éprouvante dans les eaux troubles de la guerre intestine d’une famille. Ces quatre fantômes incapables de trouver leur place dans un monde ravagé par la banalisation de la violence. Spectacle hybride et total, cette variation sur le thème universel de la guerre prend aux tripes et ne laisse pas de provoquer un sentiment glauque d’écœurement chez un public ébahi et estomaqué. Un vrai travail d’orfèvre. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Tristan Jeanne-Valès
© Tristan Jeanne-Valès
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