into the woodsEt de quatre ! Lee Blakeley continue d’explorer au Théâtre du Châtelet l’univers époustouflant de Stephen Sondheim en mettant en scène Into the woods, un conte initiatique burlesque et sexuel. Assumant à fond le parti pris parodique du livret de James Lapine, ce spectacle à la Broadway s’appuie sur une esthétique kitsch du gadget et du gore mais n’oublie pas d’approfondir la poétique de la perte et des ruines, surtout présente à l’acte II. La qualité d’interprétation et de chant des acteurs, la beauté sublime de la scénographie et le rythme trépidant de cette comédie musicale en font un must have inoubliable pour tout théâtreux qui se respecte. Pénétrez sans hésiter dans cette forêt inquiétante et attirante : vous ne serez vraiment pas déçus de ce voyage féerique.

Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas… Cette comptine culte aux doux relents proustiens sent bon l’enfance. Qui n’a pas rêvé un jour de voir réunis sur scène les héros des contes de fée de sa jeunesse ? Les destins de Raiponce, Jack, Cendrillon, le Petit Chaperon rouge et bien d’autres se retrouvent entremêlés avec celui d’un couple de boulangers, frappé de stérilité. La malédiction de la méchante sorcière, leur voisine, ne peut être conjurée qu’en assemblant plusieurs items clé : le chaperon rouge, la chevelure de Raiponce, la vache de Jack et le soulier doré de Cendrillon. Le tout avant trois jours. Une course folle s’engage alors et tous ces personnages convergent vers un point central : les bois.

Topos littéraire par excellence, le lieu de la forêt concentre tous les fantasmes et toutes les folies symboliques : inconscient, utérus, refuge ou enfer. Les bois n’en finissent pas de cristalliser les désirs de tous les protagonistes (réussite sociale, prince charmant, maternité, pouvoir) et de déchaîner leur convoitise. Comme dans tout conte, les personnages sont motivés par une quête à accomplir : Sondheim pervertit ici la vertu présupposée des héros en leur ôtant tout scrupule. La terrible chanson « Your Fault » résume impitoyablement le refus de prendre toute responsabilité dans la catastrophe subie dans l’acte II.

© Marie-Noëlle Robert -Théâtre du Châtelet
© Marie-Noëlle Robert -Théâtre du Châtelet

Lieu des interdits, la forêt se transforme en terrain d’expérimentation sexuelle pour le moins libidineuse. Le Petit Chaperon Rouge croise sur sa route des loups appâtés par sa chair potelée et fraîche. Animaux débridés et en rut, ils n’hésitent pas à tâter de sa petite culotte pour flairer la bonne affaire ! La scène de la délivrance du Chaperon et de sa Mère-Grand s’opère dans un faux jaillissement gore de sang. Matière originelle et vitale, le sang exprime ici le passage à l’âge adulte, en l’occurrence les règles mais aussi la violence qui contamine la jeune fille. Celle-ci devient littéralement excitée par la vue de ce fluide rouge et se métamorphose en tueuse de loups psychopathe qui se refait un manteau avec leur fourrure dépecée.

Le leitmotiv central du passage à l’âge adulte se concrétise bien par l’insistance sur la grande libido des personnages. Into the woods pratique une désacralisation réjouissante de ces héros adulés en leur donnant des allures bouffonnes imparables. Les figures des princes en prennent ainsi pour leur grade : les prétendants de Raiponce et de Cendrillon jouent les gros durs, prennent la pose avec leur sourire Colgate mais ne valent pas un clou niveau courage. David Curry et Damian Thantrey provoquent un tonnerre d’applaudissements mérité à chacune de leurs pitreries. La reprise en miroir d’« Agony » montre à quel point ces époux de pacotille se révèlent volages puisque lassés par leurs conquêtes, ils batifolent et draguent les deux belles endormies que sont Aurore et Blanche-Neige ! Aucune morale décidément au royaume des contes… Et les femmes ne valent pas mieux puisque même la Boulangère (l’énergique et farouche Christine Buffle) succombe aux charmes des Princes et se plaît à rêver d’une vie meilleure.

Cette mise à mal des valeurs héroïques trouve sa saveur dans la constante parodie orchestrée dans le musical. Cendrillon devient une gaffeuse invétérée, se prenant les pieds dans sa robe à chaque apparition sur scène ; le balai de la sorcière lance des flammes telle une fusée et la mort des personnages ne s’effectue pas sans un sourire au coin des lèvres : les bruitages de Stéphane Oskeritzian dédramatisent la ribambelle de tués au cours de l’acte II. Les passages sombres des contes originaux ne sont pas édulcorés, bien au contraire mais mis en avant dans un déluge gore et kitsch d’un mauvais goût délicieux. Dans le fameux épisode où les sœurs de Cendrillon essayent la pantoufle, la vilaine marâtre (la déjantée Jasmine Roy, ancienne coach de la Star Ac) coupe les doigts de pieds de ses filles afin qu’ils s’adaptent au fameux soulier. Le sang qui coule se transforme en rubans rouges surprenants qui ne manquent pas de soulever des élans nauséeux dans la salle. Idem lors de la défaite ultime de la géante où le Petit Chaperon Rouge exhibe avec fierté au public l’énorme œil dégagé de son orbite. Effets garantis.

© Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet
© Marie-Noëlle Robert – Théâtre du Châtelet

Ce déluge de gore et de comique ne doit pas masquer le fait qu’Into the Woods s’appuie sur une double dramaturgie : la pièce aurait pu finir à l’acte I, sur une impression de bonheur et de conflits résolus mais c’était sans compter sur la volonté du binôme de faire prendre conscience aux personnages la pleine mesure de leurs actes et de les pousser à prendre position. En effet, nos larrons s’embourbent dans des choix difficiles à prendre. Le désir de voir leurs rêves se réaliser peut s’avérer fatal. La vengeance implacable de la géante suite au meurtre de son mari perpétré par Jack prend par surprise : on assiste à une véritable exécution en règle de la moitié du cast. La voix à peine reconnaissable de Fanny Ardant donne vie à cette machine de guerre furieuse. Incarnation païenne d’une puissance supérieure, qu’on entend mais qu’on ne voit jamais, la figure démiurge réclame justice et sème le chaos dans la vie apparemment rangée de nos héros. Forcés de se reconstruire après un tel drame, les survivants semblent avoir tiré les leçons de leur péché d’envie. La figure prédominante du narrateur (impeccable Leslie Clack ), extérieur à l’histoire mais qui se retrouve malgré lui condamné à l’acte II par les personnages fait éclater le happy ending final. Privés de guide, les habitants de la forêt doivent écrire leur propre histoire, quitte à salir leurs belles ambitions initiales.

Le travail de mise en scène fourni par Lee Blakeley ressemble tout bonnement à un petit miracle : le budget conséquent de cette super production se répercute instantanément dans la sublime scénographie d’Alex Eales. La forêt enchantée s’anime à travers des troncs d’arbres gigantesques qui donnent une profondeur de champ incroyable à la scène. Reprenant son fameux plateau tournant, la patte de Blakeley s’imprime définitivement sur la rétine du spectateur. On se croirait dans un rêve éveillé. Le magnifique jeu de lumières d’Oliver Fenwick met en relief la dualité des contes de Grimm, entre luminosité et ténèbres. Cette sensation floue de brouillard contribue à injecter une belle dose d’ambiguïté à la mise en scène.

Et que dire des acteurs, tous sublimes ! Beverley Klein campe une horrible mégère drama queen dans le rôle de la sorcière qui sait également se montrer émouvante dans les liens qui l’unissent à Raiponce, l’enfant qu’elle a volé aux parents du Boulanger. Francesca Jackson est un tourbillon de vitalité et de fraîcheur : constamment en train de sautiller, l’actrice convainc sans peine dans le rôle du jeune Chaperon Rouge. Kimy Mc Laren compose une Cendrillon aimante et maladroite ; Louise Alder donne de la voix en Raiponce. Pascal Charbonneau joue un Jack bêta et attachant tandis que Nicholas Garrett endosse avec dignité le rôle un peu macho mais touchant du boulanger.

Concernant la musique, David Charles Abell dirige l’orchestre avec maestria sur des mélodies un peu trop répétitives mais qui se déclinent dans de subtiles variations. Le chanter/parler des comédiens peut désarçonner au départ mais l’on succombe vite au charme de ces voix envoûtantes.

Ainsi, Into the woods constitue une expérience théâtrale à vivre absolument au Théâtre du Châtelet. Show à l’américaine prodigieusement bien construit, mis en scène et interprété, cette variation sensuelle, ludique et sombre des contes de fées continuera à vous hanter bien après avoir admiré ce bijou délicat. Une pépite qui prouve bien que même les adultes ont su conserver leur âme d’enfant. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Marie-Noëlle Robert -Théâtre du Châtelet
© Marie-Noëlle Robert -Théâtre du Châtelet
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