une femmeDepuis son renvoi sans ménagement de la maison de Molière, Catherine Hiegel n’a pas eu le temps de chômer. Après Jon Fosse, Florian Zeller ou Dea Lohrer, l’ancienne doyenne du Français se voit offrir un rôle sur mesure pour la dernière création de Philippe Minyana à la Colline, Une Femme. Cette fable sombre s’inscrit dans une poétique du souvenir et du deuil métaphorisée par l’image de la forêt. Une femme ordinaire, à la fois épouse, fille, amante et mère, fait ses adieux à ses proches avant de mourir et de trouver la paix dans un ailleurs alternatif. Magnifiquement transcendée par la fantastique mise en scène de Marcial di Fonzo Bo, Une Femme ne parvient pas vraiment à décoller du fait d’une écriture facile et qui manque de mordant. Cependant, les cinq acteurs jouent leur partition avec surréalisme et émotion sans jamais ciller. Bilan mitigé donc pour cette pièce dont on en attendait peut être un peu trop…

Sur le point de mourir, Élisabeth reste enfermée dans sa chambre. Seule, tandis qu’un orage menace de raser l’univers, elle décide de convoquer une dernière fois sa famille afin de se libérer du poids d’un passé trop contraignant pour ses frêles épaules. Hantée par ses démons et ses souvenirs, cette femme s’entretient avec un père à la mémoire fluctuante et maladroit, ses deux enfants, un mari méprisant atteint d’une tumeur ou sa meilleure amie italienne et insouciante. Élisabeth souhaite arriver au degré ultime d’ataraxie, cet état où l’on ne ressent plus aucun trouble et régler ses comptes avec les non-dits.

Dans cette déclaration d’amour lyrique à la nature, pleine d’attraits et de réconfort, Philippe Minyana tente d’entremêler l’univers des contes à travers le topos des bois enchanteurs et effrayants et la banalité triviale du quotidien. Le dramaturge se casse les dents sur un double registre qui peine à s’harmoniser dans une véritable alchimie. La faute à des dialogues bâclés et à un manque d’envergure dramatique notable. Quelle tristesse de voir ainsi réduit le petit vieux à ses couches remplies de merde et en train de se masturber devant sa fille : la famille d’Élisabeth subit le contre-coup de la caricature. Dommage. Que dire aussi des titres poseurs en guise d’épisodes : la merde, le pus, la sueur et autres délicatesses…

© Élisabeth Carecchio
© Élisabeth Carecchio

Néanmoins, Marcial di Fonzo Bo s’impose en magicien de la mise en scène, parvenant à rehausser d’un cran les faiblesses du texte : les jeux de lumière en clair-obscur d’Yves Bernard créent une ambiance mystérieuse, entre la joie de la comptine et le cauchemar des ogres. On lui doit également la superbe scénographie qui place le dispositif forestier au centre du plateau : au fur et à mesure que les souvenirs de la protagoniste s’égrènent, les arbres s’abattent puis finissent par se redresser. Le final, sous forme de métamorphose, jette une lumière crue sur Élisabeth qui a réussi à pleinement accepter sa vie avec ses joies et ses malheurs. Envahie par la forêt, la scène offre une échappée belle sous forme de délivrance à cette femme enfin épanouie à l’orée des bois du paradis.

Les cinq acteurs participant à cette aventure boisée ne déméritent pas et livrent une belle cohérence de jeu : la reine Hiegel abat ses cartes avec un mélange de lucidité teinté de folie bouleversant. Elle crève littéralement la scène et mène le jeu avec une aisance fabuleuse, comme à son habitude. À ses côtés, Hélène Noguerra campe une amie péroxydée à fort accent italien avec une nonchalance étudiée tandis que Laurent Poitrenaux s’empare avec délectation du rôle ingrat du père incontinent et du fils suant. Marc Bertin dévoile une sourde violence dans ses quelques scènes et Raoul Fernandez s’illustre en guide transsexuel tout droit sorti des films d’Almodóvar.

Nonobstant des facilités d’écriture regrettables apportant un sentiment certain de frustration. la puissance onirique d’Une Femme transparaît avec éclat grâce au soin remarquable de la mise en scène de Marcial di Fonzo Bo, attentif à retranscrire la magie d’un quotidien borné par l’attente de la mort. Les cinq acteurs sur le plateau se complètent admirablement dans cet appel à la sérénité. À voir ! ♥ ♥ ♥ ♥