le legsAu Théâtre de Poche, Marion Bierry s’attarde à faire jaillir dans toute sa délicatesse une comédie en un acte peu connue de Marivaux, intitulée Le Legs. Dans cette histoire d’argent où les intérêts financiers ne servent qu’à masquer les défaillances de l’aveu amoureux, la metteur en scène dresse un tableau raffiné et cruel des rapports sentimentaux. Élégamment inspirée par Fragonard, cette version repose sur un solide jeu d’acteurs, plein de verve et de fantaisie et offre trois duos d’amoureux aussi attachants qu’agaçants. Un triomphe bien mérité pour ce Legs coloré !

Impossible de ne pas songer aux Hasards heureux de l’escarpolette lorsque les rideaux s’ouvrent. La toile de fond, imaginée par Nicolas Sire, représente un cadre champêtre tout à fait fragornadien et nous immerge dans une ambiance bucolique ravissante. Hortense se prélasse sur sa balançoire et se confie à son amant le Chevalier. La mort d’un parent pourrait lui rapporter gros… À condition que le Marquis l’épouse, lui laissant ainsi six cent mille francs. Dans le cas contraire, deux cent mille francs seraient reversés à la jeune femme comme legs. Bien décidée à récupérer la totalité du gain, la demoiselle imagine un stratagème des plus astucieux afin d’arriver à ses fins. Consciente de l’amour du Marquis pour la Comtesse et souhaitant épouser son Chevalier, elle presse les deux domestiques de s’entretenir avec le Marquis afin qu’il se déclare à sa bien-aimée. La froideur de la Comtesse, combinée à la timidité du Marquis n’arrange rien tandis que Lisette et Lépine, les deux domestiques se concentrent sur leurs propres intérêts. Qui de l’amour ou de l’argent triomphera ?

Les Hasards heureux de l'escarpolette
Les Hasards heureux de l’escarpolette

Comme toujours chez Marivaux, les sentiments se retrouvent englués dans les non-dits, l’implicite et l’impossibilité d’avouer sa flamme. Reposant sur le pouvoir magique de la parole, selon les mots même de la Comtesse, Le Legs peut se résumer à une tension permanente entre ce que les personnages savent d’eux-mêmes et des autres et ce qu’ils veulent bien révéler. Tout en pudeur, cette courte pièce se focalise sur la dissimulation aussi bien financière qu’amoureuse. Les valets tirent les ficelles de ce jeu du cœur et de l’esprit avec malice et n’hésitent pas à réprimander leurs maîtres ou à faire preuve d’audace. Les nobles, eux, jouent aux coquets et s’énervent mutuellement en retardant la scène pourtant cruciale de l’aveu. On ne peut s’empêcher de penser à un recueil de nouvelles de Raymond Carver résumant à merveille la situation : « Parlez-moi d’amour. »

La mise en scène de Marion Bierry régale les sens et s’impose en douceur : au niveau spatial, les personnages évoluent sur des caisses de bois clair, matière brute et stylisée tout comme les six personnages en proie aux affres de l’amour. Posés aux quatre coins de la pièces, ces éléments de décor permettent un éloignement tout comme un rapprochement au gré des valses du cœur des protagonistes. La délicatesse insolente de Marivaux retentit dans un éclat cristallin dans la grande salle du Poche et offre une magnifique symbiose au niveau de l’interprétation. Bernard Menez déclenche des fous rires en Marquis gaffeur et inexpérimenté face à une Valérie Vogt imposante en Comtesse Castafiore, dominatrice et sensible. Le tandem se fait plaisir dans la scène centrale de la confession amoureuse, véritable tour de force oscillant entre déclaration cachée et trahison des corps. Marion Bierry compose une Hortense réjouissante en femme calculatrice et prévoyante et charme dans ses rapports avec Gilles Vincent Kapps, digne Chevalier vibrant d’amour. Enfin, le couple de domestiques, rafraîchissant au possible, se montre tout simplement divin : Estelle Andrea déploie ses airs d’effrontée impertinente avec malice et Sinan Bertrand s’amuse dans le rôle de Lépine, astucieux valet.

© Victor Tonelli
© Victor Tonelli

La metteur en scène a aussi décidé de mêler au Legs des chansons et des sonnets de Ronsard sur les mélodies de Schubert. Le projet pouvait faire peur au départ mais le résultat s’avère enchanteur et rythme avec brio la pièce. Intermèdes joliment interprétés notamment par les duo de serviteurs, qui fait des étincelles sur le plateau. Maîtrisant à la perfection l’art du tableau, Marion Bierry contribue à donner la pièce un aspect profondément pictural : en sus des décors, on peut relever la scène finale, à croquer : les trois duos s’embrassent successivement côte à côte, affirmant par leur corps la toute puissance de l’amour.

Merci à Marion Bierry de nous offrir un si joli cadeau printanier au Théâtre de Poche avec cette version pastel et fine du Legs. Cette pièce se déguste telle une délicieuse pâtisserie dans un boudoir élégant et raffiné. Une heure vingt de pur bonheur théâtral servie par six comédiens rompus à la délicatesse des sentiments. Un magnifique travail d’orfèvre à découvrir de toute urgence. Coup de cœur. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

© Victor Tonelli
© Victor Tonelli

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