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Dans Anna et Martha, Dea Loher se réapproprie habilement En attendant Godot de Beckett et Les Bonnes de Genet pour en proposer une vision cynique et désabusée de la vieillesse. Robert Cantarella réunit au Théâtre 71 deux monstres sacrés de la scène, Catherine Hiegel et Catherine Ferran et nourrit son adaptation d’un humour noir dévastateur sans négliger une tendresse complice pour ces deux oubliées de la vie, profondément humiliées dans leur dignité. Du grand théâtre.

Côté jardin, une « préhistorique Renault de merde » se trouve cachée par une bâche et dissimulée sous un arbre aux feuilles qui craquent. Côté cour, une grand congélateur bruyant. Enfermés dans leur petit taudis de domestiques, Anna, couturière et Martha, cuisinière, s’ennuient ferme depuis la disparition de Madame. Esclaves des temps modernes, ces deux mégères ronchonnes ruminent sur leur sort injuste, papotent, crachent leur venir et en viennent même aux mains. Immobilisées sur deux chaises en plastique, elles attendent. Comme Vladimir et Estragon, le duo féminin passe le temps en dressant le bilan de leur vie, loin d’être glorieux et heureux. Elle martyrisent également Xana, femme de ménage immigrée et docile.

La pièce de la dramaturge allemande navigue constamment entre deux flots : un pôle comique alimenté par les noms d’oiseau, les imitations tordantes de Madame et de sa passion pour la chirurgie esthétique et une pôle tragique, qui perce de manière bien plus percutante derrière les mots d’esprit. Ces deux ravagées de la vie portent chacune en elle leur lot de drames : Anna a perdu son mari alcoolique et son fils crapuleux tandis que Martha, ancienne amante de Monsieur, se retrouve éconduite par Meier, le chauffeur-chien et souffre de ne jamais avoir eu d’enfants.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

Elles attendent impatiemment la venue de la police. Un crime a en effet été commis et le congélateur tient un rôle dramatique éminemment important puisqu’il contient le corps de Madame, qui gèle à l’abri du temps et des soucis. On pense à une nouvelle du grand écrivain américain Raymond Carver intitulée « Conservation » dans laquelle un frigo tombe en panne et fait pourrir les aliments. Les relations du couple en pâtissent et se retrouvent elles aussi contaminées par la pourriture ambiante. Même cas de figure ici où la léthargie s’empare des deux vieilles bourriques et les amène à se plonger dans leur passé. Le spectateur rit beaucoup dans ce spectacle. Un rire de malaise, gêné et stupéfait devant tant de méchanceté et de désœuvrement : le running gag où Martha ne cesse de répéter le récit de la mort du fils d’Anna est horriblement cruel. Où encore lorsque Martha brûle la photo du fils en format géant.

Robert Cantarella s’appuie sur une direction d’acteurs menée à la baguette dans une mise en scène inspirée. Les deux Catherine rivalisent d’effronterie et d’attachement, aussi chipies l’une que l’autre. Il est émouvant d’assister au naufrage de la vieillesse de leurs personnages, qui rêvent enfin d’avoir du temps à elles. Nicolas Maury, aux cheveux enfarinés, étonne en chauffeur-chien un brin dérangé. Son jeu passe surtout par le corps et sa présence discrète mais oppressante vaut le détour. Enfin, Valérie Vivier s’octroie trois moments de bravoure dans le rôle de Xana. Se lançant dans des monologues poignants et oniriques, vêtue d’une courte robe à strass, l’actrice se retrouve au plus près du public et décline le récit d’un conte pour le moins lugubre à la fin funeste.

Ainsi. Anna et Martha glace d’effroi et provoque un rire jaune. Centrée sur les attentes déçus d’un tandem féminin plein de piquant, cette pièce se révèle entraînante de bout en bout. Le quatuor d’acteurs nous régalent d’un bel abattage et nous transportent dans un univers absurdo-tragique poignant. Immense coup de cœur. ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

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