18a4859a688aaae4eabd30b1dd9bfc76 (1)La disparition récente d’Alain Resnais, réalisateur mythique d’Hiroshima mon amour avec Emmanuelle Riva (sensationnelle dans Savannah Bay, actuellement à l’Atelier) a plongé le monde de la culture en deuil. Au Lucernaire, Patrice Douchet réadapte une création vieille de plus de quinze ans, centrée autour du film culte écrit par Duras. Seule sur scène, Dominique Journet Ramel, toute en douceur, intériorise avec une rage rentrée l’innommable de la bombe atomique et de la guerre. Une performance remarquable qui prend appui sur des enregistrements sonores et des trouvailles scéniques simples mais efficaces.

Une belle rousse en nuisette entre sur scène. Seule. Elle nous raconte le chaos d’Hiroshima, sans pathos ni compassion. Elle narre juste les faits. Deux cent mille morts en neuf secondes. Des corps mutilés, tordus, repoussants. Des maisons soufflées. Le vide. Cette comédienne, venue tourner un film sur la paix, insiste sur sa fonction de témoin oculaire. Elle ne cesse de répéter qu’elle a vu. Tout vu. Pendant que défilent derrière elle les images du film de Resnais, images de destruction et de maladie, Dominique Journet Ramel constate la désolation d’une ville ravagée par la bombe atomique avec une distanciation presque insultante, un air d’indifférence. Cependant, cette apparente nonchalance dissimule une vive émotion, une élégance dans la retenue saisissante. L’actrice ne triche pas, elle incarne tous les rôles avec la même conviction.

Le don de Duras à formuler des titres frappants n’est plus à présenter : Hiroshima mon amour, oxymore magnifique de monstruosité, se focalise sur des leitmotivs durassiens fondamentaux. La nécessité du souvenir, la folie amoureuse et la difficulté de parler de l’indicible constituent de solides noyaux thématiques. Chez Duras, le rôle de la mémoire se révèle un motif obsédant : l’actrice se montre intraitable dans sa volonté d’enregistrer chaque mort et chaque désastre. Seulement, comment parvenir à ne pas refouler cette catastrophe ? Comment réussir à mettre des mots sur une telle expérience ? La rencontre avec un Japonais prénommé Hiroshima permet à la comédienne de nouer un dialogue et de ne pas condamner ce drame à l’oubli. Le scénario se base également sur une triangulation amoureuse pour le moins étrange : pendant la guerre, la femme s’était liée avec l’ennemi en couchant avec un Allemand. Tondue et condamnée au déshonneur, elle est enfermée dans une cave et succombe au délire de vouloir retrouver cet amant mort. En racontant cette terrible aventure au Japonais, l’actrice a l’impression de tromper son amour de jeunesse. Ces deux figures masculines d’étrangers semblent alors se superposer et à travers sa liaison passagère, la femme retrouve cette sensation extraordinaire d’alimenter une passion impossible. Quatorze ans après Nevers, voilà que le désir retrouve sa puissante flamme et irradie la chair de la femme. Plusieurs phrases restées célèbres hantent l’esprit du public : « Tu me tues. Tu me fais du bien. Dévore-moi. » Cette dialectique de l’Éros et du Thanatos traverse toute l’œuvre : cet amour fait de cendres et de pourriture est voué à l’échec.

À la création en 1998, la pièce était jouée par trois acteurs. Depuis cette date, deux d’entre sont décédés. Patrice Douchet leur a rendu hommage en intégrant leurs voix dans des enregistrements sonores touchants, recréant ainsi temporairement le trio. On entend Marie Landais et Gilles Dao énoncer leurs répliques tandis que Dominique Journet Ramel les écoute tendrement et leur répond, parfois en répétant les phrases de l’actrice ou en mimant les paroles du bout des lèvres. L’effet produit se veut troublant et offre une polyphonie complémentaire à ce seule en scène. Pour pallier l’absence physique du Japonais, le metteur en scène déploie de jolies trouvailles comme cette photo qui au recto montre le Japonais et au verso le soldat allemand. Cette double facette joue en miroir et tend à fusionner le duo masculin. Les costumes aussi remplacent la présence masculine : un kimono ou une veste enfilés par la comédienne suffisent à l’évoquer. La voix de la comédienne, synthétisée et déformée, permet de faire parler cet étranger si attirant. Passer de trois à un sur scène suppose invariablement des changements de mise en scène, brillamment relevés ici. Dominique Journet Ramel a parfaitement assimilé la mélodie durassienne et la restitue sans fioriture mais avec une constante justesse. Chapeau.

Ainsi, Variations sur Hiroshima mon amour offre un vibrant hommage à Resnais, à Duras et aux deux comédiens disparus. Patrice Douchet s’empare sans grandiloquence d’un film mythique et réemploie la parole de Duras avec toute sa poésie monstrueuse de l’amour. Le résultat émeut par sa franchise et sa simplicité. On adhère sans hésiter à cette saisissante variation. ♥ ♥ ♥ ♥

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