329451_marguerite-et-moi

En 2014, difficile de faire son choix parmi l’éventail de spectacles consacrés au répertoire durassien. Le Théâtre de Belleville abrite un drôle d’hommage, centré non autour des pièces de Duras mais du personnage haut en couleur de Marguerite. Le titre de cette adaptation d’entretiens radiophoniques et télévisuels s’intitule d’ailleurs Marguerite et moi. Le prénom procure d’emblée une teinte intimiste à la pièce et permet d’aborder de manière moins édifiante le mythe Duras. Fatima Soualhia-Manet, le moi du titre, ne se propose pas d’imiter Duras mais plutôt d’être un réceptacle de sa parole et de ses idées provocantes mais toujours assumées. Christophe Casamance lui donne la réplique dans le rôle du présentateur, ombre discrète mais complémentaire. La mise en scène de ce tandem démontre une élégance certaine dans leur proposition et une simplicité charmante. Un très touchant moment.

Quel est le point commun entre des patates, l’alcool et les sorcières de Michelet ? La solitude, cet état qui caractérise Marguerite Duras. Sa hantise. Pour combattre cette souffrance immense, l’écrivain culte parle et écrit beaucoup. Invitée à de nombreuses reprises sur des plateaux de télévision ou à la radio, Duras s’expose sans concession et multiplie les formules choc. Inlassable curieuse de la vie, cette femme surprenante n’en finit pas de nous entretenir sur des sujets a priori sans rapport. Elle nous explique que la cuisine se veut un moment de communion absolue ou qu’elle est une intellectuelle de gauche convaincue mais qu’elle ne peut pas donner de définition au communisme. Elle exècre le simplisme marxiste, qui mène tout droit au fascisme et ne supporte pas l’égalité. Marguerite nous parle aussi des petits riens du quotidien, de la misère sociale et du fou rire.

Il semble malaisé de réussir à réunir autant de thèmes différents. Pourtant, le travail collectif de Fatima Soualhia-Manet et de Christophe Casamance brille par l’intelligence du montage effectué. Le public assiste aux confessions amusées, brûlantes et déchirantes de Duras à travers une plongée intime dans ses souvenirs et ses réflexions. Fatima Soualhia-Manet retranscrit avec une justesse frappante et toujours fine les propos de l’intellectuelle : la comédienne en impose par sa présence à la fois distanciée et forte. Ce qu’elle peut nous faire rire lorsqu’elle n’admet pas que les gens pensent autrement qu’elle ou qu’elle se montre insolente avec le présentateur. L’actrice sait aussi se montrer bouleversante et fragile lorsqu’elle évoque l’enfer de la boisson et le manque d’amour de sa mère. Christophe Casamance, lui, représente la foule interloquée par cette femme culottée : apparition fantomatique mais bien réelle, le comédien se plait à titiller l’écrivain et à la pousser à l’aveu. Cette confrontation insuffle du rythme à l’échange.

Côté mise en scène, la sobriété est de rigueur, sans s’interdire quelques fantaisies. Un verre d’alcool, des Gitanes, des lunettes et une chaise suffisent à évoquer Duras. On passe de la cuisine, à la chambre en passant par le studio d’interview grâce à un jeu de lumières parfaitement rodé. Une projection sonore et visuelle évoque la plage et la mer, éléments si chers au cœur de Duras. Les paroles de celle-ci se superposent, tout comme les photographies. La vie défile à un rythme vertigineux.

Ainsi, Marguerite et moi constitue un émouvant portrait de femme. Une femme engagée, pétrie de contradictions et éminemment attachante. Fatima Soualhia-Manet ne mime pas Duras, elle devient une voix de cette intellectuelle passionnante et passionnée. Le résultat s’avère indispensable à qui voudrait connaître un peu plus la pensée contestataire de l’écrivain. ♥ ♥ ♥ ♥

©  Fabienne Boueroux
© Fabienne Boueroux
Publicités