Marguerite-Duras-les-Trois-Ages-trois-spectacles-au-Theatre-de-l-Atelier_portrait_w322Commémoration oblige, le théâtre fête cette année le centenaire de la naissance de Duras. À l’Atelier, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune propose une trilogie cohérente baptisée Les Trois Âges regroupant plusieurs textes durassiens très variés : Marguerite et le Président, Le Square et Savannah Bay. Trois âges comme autant de visages d’une même femme, d’une fraîcheur pétillante et gourmande mêlée au tragique de la finitude humaine. Le regard d’une enfant espiègle couplé à la douleur de la vieillesse fléchissante. Un triptyque tendre et cruel à admirer jusqu’au mois de mars.

Marguerite et le Président, adaptation des entretiens entre Duras et Mitterrand, se présente comme une comédie absurde, « un conte politique contemporain » pour reprendre Bezace. Un profond lien unit ce tandem : Mitterrand a en effet sauvé le mari de Duras, Robert Antelme, des camps de concentration au péril de sa vie. Cet acte de bravoure lui vaudra la reconnaissance éternelle de Marguerite. L’amateur de littérature et l’auteur engagée ne pouvaient que s’estimer. La conversation entre ce duo de choc déroute par les sujets abordés comme autant de tableaux : les fourrières, les sous-marins, la Libye, les relations internationales avec les États-Unis, l’amour de l’Afrique. Les propos paraissent au début datés, les références parfois difficiles à saisir mais l’on est vite happés par l’aspect ludique de la parole. Les deux personnages se dessinent de manière fortement contrastée : le redoutable expert de la communication, maniaque et rigoureux se retrouve désarçonné voire agacé par la spontanéité illogique de Duras, son innocence désarmante et son insolence taquine. L’idée de confier le rôle de Marguerite à une toute jeune actrice s’avère ingénieuse et payante. La ravissante Loredana Spagnuolo séduit par son air de petite je-sais-tout et son audace : s’illustrant aussi bien en histoire, qu’en géopolitique ou en philosophie, la jeune Duras tacle le Président avec une bonne dose de moquerie teintée d’admiration. On pardonnera à la jeune débutante ses balbutiements et sa diction souvent récitée du texte tant son énergie impose le respect. En face d’elle, Jean-Marie Galey impressionne dans le rôle difficile du Président, d’une dignité irritée délectable. Le tandem fait des étincelles dans la belle scénographie de Jean Haas. Une longue table, à la fois cérémonieuse et conviviale retranscrit parfaitement l’ambiance du texte. Cette entente affectueuse semble se muer en relation père/fille touchante. Marguerite attaque, sans gêne aucune : c’est elle qui lance la conversation et domine l’échange, perturbant la configuration initialement confortable que s’était figurée Mitterrand. Ce renversement des rapports de force amuse beaucoup et nous permet de constater qu’il y a trente ans, le dialogue entre les hommes de pouvoir et les intellectuels pouvaient offrir un réel échange « cocasse et inattendu » selon Bezace.

Dans Le Square, le duo illustre et emblématique cède le pas à deux inconnus. Une jeune bonne surveille un enfant dans un square : elle est bientôt rejointe par un voyageur de commerce, fatigué de ses pérégrinations. Deux êtres profondément marqués par une solitude désespérée et par un désir d’amour dévorant. Cette pièce, d’abord publiée sous la forme d’un roman en 1955, a mal vieilli. La conversation tourne un peu à vide, la parole durassienne frappe avec moins de force et le rythme s’écoule avec lenteur. Dans un joli décor, fort simple, constitué d’une pyramide de chaises vertes, évoluent deux grands comédiens. Clotilde Mollet irradie en jeune femme devenue vieille fille, rêvant follement qu’on la choisisse enfin et traînant son mal-être tous les samedis au bal. Dirigée avec précision, l’actrice dévoile ses failles par un jeu distancié : l’humour se transforme ainsi en antidote nécessaire égayant un quotidien bien morne. Didier Bezace endosse avec plus de gravité le costume de ce représentant usé par les désillusions. Son interprétation, un peu trop littérale du rôle, aurait sans doute gagner à se calquer avec celle de sa comparse. Un certain manque de fantaisie et de lyrisme se dégage de son jeu. La pièce réserve malgré tout d’émouvants moments comme cette danse finale qui unit pendant un court instant ces deux insatisfaits de la vie. Le temps est alors suspendu et la misère journalière s’efface. Cette version se suit donc sans déplaisir mais ne provoque pas non plus un immense enthousiasme.

Savannah Bay, qui clôture la soirée, constitue le clou du spectacle. Réunissant deux actrices phares du cinéma et du théâtre, Emmanuelle Riva et Anne Consigny, cette pièce évanescente et difficile d’accès illustre à merveille le « mourir d’aimer » si cher à Duras. Bouleversantes de bout en bout, le duo s’approprie avec délicatesse et sensibilité ce hymne au théâtre et à la réminiscence. Une vieille femme amnésique et fantomatique est surprise un jour par la visite d’une jeune femme. Celle-ci aimerait connaître l’histoire de sa mère, qui a mis fin à ses jours par amour le soir de sa naissance. Ces deux femmes vont apprendre à s’apprécier au fur et à mesure que la mémoire se réactive à travers une mise en abyme théâtrale favorable à la remémoration. La transition entre la banalité du Square et l’universalité édifiante et poétique de Savannah Bay se révèle brutale. Ce texte sublime de Duras s’intéresse à la progression de la reconnaissance mutuelle entre deux membres d’une même famille. Le trauma enfoui, celui de la mort de la fille, se reconstruit quotidiennement à l’aune d’un jeu de rôles perpétuel et thérapeutique. La femme, fille ou petite-fille se métamorphose en bonne, en médecin, en couturière, en habilleuse, en maquilleuse et permet ainsi à la vieille femme, nommée Madeleine, de revivre à l’infini son passé d’ancienne comédienne illustre. La béance mémorielle se comble petit à petit sous l’effet de la présence rassurante et aimante de cette femme. Bezace retranscrit avec une douceur épatante la belle complicité qui unit ces deux femmes, malgré certains instants houleux. Comment ne pas voir ici la transposition scénique des rapports difficiles entre Duras et sa mère ? Une mère froide qui aura du mal à se rapprocher de sa fille malgré l’envie folle de Duras de se sentir enfin reconnue. La force du texte durassien  se traduit par ses effets stylistiques privilégiés, notamment le système de paroles rapportées. Le nombre de « il dit que » ou « elle dit que » renvoie à la distanciation nécessaire des propos. Pour raconter ces récits emmêlés, le « je » semble mis de côté et la mémoire se traduit par un discours indirect. Le leitmotiv aquatique, qui obsède depuis toujours Duras, est ainsi narré : ce suicide par la noyade dans les flots impétueux de Savannah Bay, ressassé sans fin, procure une forme de plaisir trouble aux deux femmes, tout comme le souvenir des tournées spectaculaires de Madeleine. Pour incarner ce duo, Bezace s’est entouré de deux magnifiques interprètes. Immortalisée par Hiroshima, mon amour de Resnais, Emmanuelle Riva brûle les planches et émeut aux larmes. Déchirante en vieille femme tourmentée par l’oubli, fragile roseau aux intonations enfantines, l’actrice offre un jeu incandescent de retenue. Anne Consigny ne démérite pas en femme à l’âge indéterminé et courageuse. La tendresse liant ces deux femmes sonne comme une évidence. On n’a qu’une seule envie, celle de venir sur scène et de se serrer dans les bras de ces anges bouleversants. Le décor épuré à l’extrême, d’un blanc virginal joue avec les effets de lumière avec virtuosité : mettant à nu l’impuissance de Madeleine, l’obscurité envahit sa mémoire malgré les fulgurances progressives du souvenir. Le ponton suffit à évoquer l’atmosphère maritime, vitale dans la pièce.

Les trois pièces sont reliées par plusieurs effets scéniques, dont celui régressif et astucieux des pots de confiture : les trois Duras en raffolent. L’autre élément essentiel se situe au niveau d’un habit, la robe fleurie arborée par les trois comédiennes. Robe de l’insouciance, de l’espérance et de la gloire passée. Voir la trilogie d’un coup permet de mieux appréhender le lien entre les textes, qui ne coule pas forcément de soi au premier abord.

Un seul reproche concernant la scénographie du triptyque : un rideau blanc qui se baisse violemment à chaque changement de scène ou de tableau. L’effet paraît artificiel et vient casser l’illusion théâtrale de manière appuyée et désagréable. C’est dommage.

Ainsi, Didier Bezace rend un magnifique hommage à l’effrontée Duras, femme de caractère atypique. Ce triptyque aux tonalités si différentes, bien qu’inégales, constitue un cycle émouvant et indispensable pour tout amateur de Marguerite. Chapeau ! ♥ ♥ ♥ ♥

© Nathalie Hervieux
© Nathalie Hervieux
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